Winter sleep

Synopsis

Aydin, comédien à la retraite, tient un petit hôtel en Anatolie centrale avec sa jeune épouse Nihal, dont il s'est sentimentalement éloigné, et sa soeur Necla qui souffre encore de son récent divorce. En hiver, la neige recouvre la steppe, l'hôtel devient leur refuge mais aussi le théâtre de leurs déchirements...

Critiques

Pourquoi quitter l'été pour l'hiver ? Pourquoi s'enfermer pendant trois heures et quinze minutes dans l'enfer d'un couple au moment où le calendrier et ses usages nous invitent à nous ébattre au soleil ? Parce que Winter Sleep a obtenu la Palme d'or ? C'est un argument. Parce que le film de Nuri Bilge Ceylan est celui d'un artiste en pleine possession de ses moyens ? Celui-là est plus convaincant. La vraie raison tient plutôt à la puissance des émotions que cette longue projection fait naître, quand bien même elles ne sont pas toutes exaltantes. Ce sommeil d'hiver n'a rien d'une hibernation, il est traversé de rêves brisés et de frissons de fièvre, strié d'éclairs de beauté sidérants, qui viennent illuminer de longs moments de souffrance.

 

On reconnaîtra dans Winter Sleep bien des éléments du cinéma de Nuri Bilge Ceylan – sa faculté presque surhumaine à toujours trouver le cadrage juste, celui qui donne une idée immédiate de la situation (physique, émotive, mentale) des personnages, de la distance qui les sépare s'ils sont plusieurs, de leur rapport au monde à ce moment-là ; son attirance pour la neige et son pouvoir révélateur, qui force les êtres à se détacher sur un monde auquel elle confère une beauté uniforme.

 

INSPIRÉ PAR TROIS NOUVELLES DE TCHEKHOV

 

Mais Winter Sleep ne vient pas seulement enrichir la filmographie de Ceylan d'une nouvelle variation. Cette fois, la parole y tient un rôle prépondérant. Le scénario qu'ont écrit le cinéaste et Ebru Ceylan, son épouse, est inspiré par trois nouvelles de Tchekhov. Dans un premier temps, le réalisateur a voulu en cacher les titres (comme il le dit dans un entretien accordé à la revue Positif du mois d'août), sans doute pour obliger les incultes que nous sommes à lire les 665 nouvelles de l'auteur de La Cerisaie. Dans l'entretien donné au Monde, il revient à de meilleurs sentiments et donne le titre de deux d'entre elles, La Femme et Les Braves Gens.

 

 

Que ce soit par osmose avec Tchekhov ou le fruit d'une décision délibérée, le texte des époux Ceylan ressemble étonnamment à une pièce de théâtre. Il en a la durée, le découpage (l'action est concentrée en quelques lieux, surtout des intérieurs, se déroule de manière linéaire – seule une séquence utilise le montage alterné) et les morceaux de bravoure, de longs dialogues qui opposent les personnages.

 

On découvre Aydin (Haluk Bilginer) cheminant entre deux portes d'une structure qui rappellera aux plus futiles la maison de Frodon Sacquet dans Le Seigneur des anneaux, en plus minéral. Aydin, quasi-vieillard au port altier, est propriétaire et gérant d'un hôtel troglodyte en Cappadoce. Dans les anfractuosités de la roche, il a installé des chambres pour touristes aventureux (ici un couple de Japonais, un motard turc). Il y vit avec sa jeune et belle épouse Nihal (Melisa Sözen) et sa sœur Necla (Demet Akbag) venue se réfugier chez eux après un divorce calamiteux.

 

Aydin n'est pas seulement un commerçant, c'est un intellectuel, un acteur de théâtre retiré des scènes stambouliotes, un contributeur régulier de la presse locale dans laquelle il publie des éditoriaux qui prennent à partie les imams conservateurs ou les fonctionnaires corrompus. Une première séquence définit rapidement les limites de la posture d'Aydin. Alors qu'il se rend au village pour approvisionner l'hôtel, la vitre de la voiture est brisée par une pierre qu'a lancée le fils de l'un de ses locataires menacé d'expulsion. Il se trouve que l'oncle de l'enfant est l'imam de la ville, qui fera tout pour obtenir le pardon du seigneur des lieux, allant jusqu'à exiger de son neveu, un enfant d'une dizaine d'années dont le regard plein de haine en dit long sur le talent de directeur d'acteurs de Ceylan, qu'il s'humilie publiquement.

 

Il sera aussi question des bonnes œuvres de Nihal, d'un petit instituteur de province qui n'en peut plus d'être pauvre, de la capture de chevaux sauvages afin de les mettre à la disposition des touristes.

 

UNE TURQUIE À L'IMAGE DE LA RUSSIE TSARISTE

 

On le voit, la Turquie que décrivent les Ceylan ressemble furieusement à la Russie tsariste (une scène saisissante, à la fin du film, est d'ailleurs empruntée à Dostoïevski). C'est que cet ordre en apparence civilisé, qui donne aux mâles de l'espèce humaine, à condition qu'ils soient fortunés, l'illusion de pouvoir faire régner l'ordre et la justice, est un bouillon de culture idéal pour faire jaillir les passions, les sentiments et ressentiments de ces maîtres et de leurs féaux, épouses, subalternes.

 

Ce sont eux qui intéressent Ceylan. Il se sert de son talent d'observateur de la vie en société pour mieux cerner ce qu'il y a de plus intime dans l'être humain. L'action que mène Nihal en faveur des écoles primaires de la région donne sûrement une idée de la situation dans les campagnes turques. Elle est surtout le détonateur d'une magnifique querelle conjugale, interminable, filmée avec une sobriété exemplaire, qui oppose une femme jeune et belle à un homme qui approche de la mort. Les éditoriaux d'Aydin pourraient sans doute servir à moquer les positions de certains intellectuels laïques, mais ils sont d'abord le point de départ d'une querelle féroce entre le frère et la sœur.

 

UN PAYSAGE QU'ON DIRAIT ÉTERNEL

 

Ces morceaux de bravoure sont agencés selon une progression dramatique qui, bien sûr, mène le couple au bord de la rupture. Nihal veut échapper à l'emprise de cet homme veule, aveuglé par le contentement de soi ; Aydin ne veut pas laisser partir son dernier lien avec la vie. Cette douleur met longtemps à éclater, d'autant que Haluk Bilginer se refuse à défendre de quelque manière son personnage, mettant en avant sa lâcheté et son hypocrisie, laissant à peine deviner sa tristesse et – surtout – l'amour violent qu'il porte à Nihal.

 

L'ambition du projet, la sûreté de la manière, la beauté saisissante des paysages de Cappadoce (sans en abuser, Nuri Bilge Ceylan égrène les changements d'échelle, réduisant ici et là ses personnages à de simples silhouettes perdues dans un paysage qu'on dirait éternel), la justesse du regard, voilà toutes les raisons de céder trois heures de l'été à l'hiver.

 

Mais on ne serait pas tout à fait honnête sans évoquer la gêne qui surgit à certains moments, face à l'espèce de morgue dont témoigne Nuri Bilge Ceylan envers ses personnages. Comme le dit Nihal à son mari : « Personne ne trouve grâce à tes yeux. »

 

LE MONDE | 05.08.2014

 

Entretien avec Nuri Bilge Ceylan

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