Snow therapy

Synopsis

En vacances dans les Alpes, Tomas, Ebba et leurs deux enfants sont installés à la terrasse d'un restaurant d'altitude, lorsqu'une avalanche provoque un mouvement de panique générale. Alors qu'Ebba essaye de protéger leurs enfants, Tomas a déjà pris la fuite, ne pensant qu'à sauver sa propre vie et son téléphone portable. Mais plus de peur que de mal : l'avalanche a épargné le restaurant. Dès lors, Tomas va désespérément, et souvent maladroitement, tenter de redorer son image de héros de la famille.

Critiques

S’il est un film à prescrire sans hésitation cette année, c’est bien Snow Therapy du Suédois Ruben Östlund, un film tout simplement génial qui, depuis qu’il a été dévoilé au monde à Cannes (où il a même remporté le Prix du jury Un Certain Regard), ne cesse d’être couvert d’éloges et de prix on ne peut plus mérités.


C’est que Snow Therapy laisse le spectateur exalté (et ce durablement, parole de journaliste pour qui six mois sont déjà passés depuis la découverte de ce film) par la virtuosité ahurissante avec laquelle le réalisateur et scénariste arrive à actionner, à partir d’un événement finalement assez anodin, une avalanche irrésistible de conflits, de crises individuelles et de remises en cause fondamentales (de la cellule familiale, du petit monde bien ordonné dans lequel évoluent ses personnages…). La vitesse à laquelle le malaise s’installe puis grossit et se multiplie est tellement vertigineuse que l’absurdité de cette disproportion, mise en évidence, lui donne des aspects étonnamment cocasses qui font de ce drame d’une acuité psychologique et humaine saisissante une expérience non seulement assez drôle mais d’une ironie perverse absolument jubilatoire.

Dans Snow Therapy, le film aux mille titres, tous assez bien trouvés (si le titre français est en anglais, le titre international, donc conçu pour des anglophones, est Force majeure en français et dans tous les cas, le sous-titre est Turist, dans un autre langue, parfaitement compréhensible par tous), tout commence par un incident, dans un restaurant d’altitude. Une parfaite petite famille suédoise, avec deux parents unis, deux enfants et des pyjamas assortis, est en vacances de neige dans un hôtel de luxe, mais ce midi-là, alors qu’ils se sustentent un peu avant de se remettre à glisser en famille, ils voient une avalanche descendre sur la terrasse boisée où ils se trouvent. Jusqu’au dernier moment, le père est persuadé que c’est une avalanche contrôlée, mais la suite lui donne tort. Soudain, un brouillard de neige envahit l’image. Quand il finit par se dissiper, et que le père revient de l’endroit où il était parti se cacher, la petite famille se retrouve intacte, en apparence.

En réalité, cette avalanche, qui aurait pu causer le pire mais semble négligeable a posteriori, une fois le pire évité, a laissé cette petite famille dans un état de stupeur et de gêne qu’ils n’arrivent pas à chasser. La réaction du mari a du mal à passer, et il le sait, et elle le sait, mais personne ne dit rien. Les conversations deviennent forcées, l’humeur taciturne, et la femme surtout paraît perturbée par un doute qu’elle n’arrive pas à chasser, et qui revient dans toutes les conversations qu’ils ont à l’hôtel avec d’autres couples suédois rencontrés là. Elle attise, cherche, provoque, mais se heurte au déni total du mari, ce qui ne fait qu’amplifier et dramatiser son questionnement, et rendre insurmontable la lâche réaction qui l’a provoqué. Un seul instant, un seul geste, ont bouleversé toutes les certitudes, et transformé deux êtres qui n’en formaient presque qu’un seul en deux étrangers.


La manière dont Östlund représente cette situation d’impasse psychologique totale née de quelque chose d’infime, d’un petit rien qui change tout, est tout simplement remarquable. Ce sentiment de rupture insurmontable par lequel la connivence fusionnelle se trouve remplacée, soudainement et violemment, par l’incompréhension et l »impossibilité de communiquer, est intensément réaliste dans sa désespérante grandiloquence. Derrière sa mise en scène extrêmement intelligente, derrière ses plans impeccables, le film pose une question primordiale à laquelle tout le monde peut se rattacher, car qu’y a-t-il en effet de plus profondément désespérant que le fait de ne même plus savoir comment parler à la personne qu’on avait choisie comme confident(e), de ne même plus la connaître, à tel point qu’il devient difficile de la regarder, et tout cela pour une pécadille –surtout quand on a construit toute une vie à partie de l’union avec cette personne ? Cette situation psychologique et humaine déchirante, Östlund la reconstruit tellement bien qu’il lui assortit aussi tous les atermoiements qu’elle entraîne : les analyses infinies, les mille interprétations qu’on formule pour éviter de voir la réalité en face. En effet, le couple qu’on observe se trouvant soudain dans l’impossibilité de communiquer, ils se mettent à s’épancher devant les autres couples suédois qu’ils fréquentent dans leur bel hôtel, provoquant d’interminables débats dominés par un sentiment général de gêne, qu’on retrouve dans les raisonnements contraints et insincères de tous – avec une mention spéciale pour le psychanalyste barbu divorcé qui aligne avec complaisance les sophismes et banalités en caressant la main de la jeune femme bien plus jeune que lui qui l’accompagne. Ainsi dévoilée, la fracture intime qui scinde le couple central fait boule de neige et se répand comme une contagion dans l’intimité des autres couples, offrant des scènes de dialogue impossible assez réjouissantes dans leur absurdité.


Pour comprendre cette dramatisation emphatique déclenchée par un fait globalement assez anodin, dramatisation terriblement familière, on ne s’amuse pas moins follement. Östlund joue un petit jeu gentiment sadique, comme un garnement qui chatouille des insectes avec des brindilles. Sans que la sincérité et le réalisme dépouillé de son subtil tableau psychologique n’en soient jamais affectés, le réalisateur ne laisse pas ignorer qu’il est parfaitement conscient de la dimension grotesque de toute cette histoire, alors qu’il aurait été si facile, comme la femme le suggère, de la noyer dans l’oeuf en discutant immédiatement, au lieu de monter en épingle une petite chose possiblement sans aucune importance. Au lieu de cela, voici que ces jolis Suédois en villégiature se mettent à fondre en larmes devant des portes d’hôtel, par exemple. Et voici le mari qui, dans son errance existentielle torturée, se joint à un enterrement de vie de garçon et avale bière sur bière avec les gars pour se sentir un homme de nouveau, alors qu’à ce moment-là, il a l’air d’un petit garçon. Sa crise de larmes, pendant laquelle il explique entre deux sanglots qu’il est la vraie victime de ses propres manquements, est également d’un ridicule achevé, de sorte que c’est sans complexe qu’on jubile en assistant à sa torture, vaguement kafkaïenne dans son absolue gratuité. Ce type est une personne qui vit une crise qu’on peut comprendre, car il vient de se rendre compte qu’ayant manqué au premier et dernier de ses devoirs, il ne sait plus qui il est ou doit être, mais il est aussi, disons-le, un phénoménal couillon qui se prostre et se lamente sans cause ni conséquence – car une chose est sûre : de toute cette expérience relativement traumatisante sur le moment, il ne va rien apprendre. Il est trop étroit pour accueillir quelque épiphanie que ce soit, trop nigaud pour qu’on se prive de rire de lui, comme tous les hommes dans le film.

Bien que les femmes contribuent à cette situation de crise, elles le font légitimement, plutôt calmement et avec une perspicacité dont les hommes semblent ici incapables – et dans laquelle ils ne songent même pas à puiser, se cantonnant plutôt à voir leurs compagnes comme des miroirs de leurs propres angoisses, des présences culpabilisantes. Östlund opère dans son film, qui s’amplifie de plus en plus nettement en tant que fine analyse des dynamiques du couple, un élégant renvoi d’ascenseur : ici, ce sont les hommes qui en prennent pour leur grade . L’hystérie est pour une fois placée dans leur camp, et ils ne l’ont pas volé, obsédés qu’ils sont par cette manière réflexive qu’ils ont tous sans exception de se définir par rapport à une représentation de la masculinité qu’ils scrutent constamment en eux, une représentation fondée sur des repères tellement archaïques que dans cet hôtel tout confort, auprès de ces femmes qui se passent très bien d’eux, ces hommes modernes se rendent compte qu’ils ne savent plus quel est leur rôle. Finalement, dans Snow Therapy, c’est cette névrose fondamentale, reconnaissablement masculine, ici rendue à sa puérilité ridicule et à sa vanité totale à travers le sage regard des femmes (qui comprennent cependant, bienveillantes, que l’homme a besoin de se sentir homme et le laissent, même si elles savent que cela ne veut pas dire grand chose, exprimer cet instinct), qui est la cause de tout ce qui se passe dans le film. Une lecture féministe du film pourrait même en faire une parabole accréditant la thèse selon laquelle cette tendance qu’ont les hommes à se regarder ainsi les attributs est la cause de tous les dysfonctionnements du monde. Sans aller jusque-là, il faut reconnaître que cette intelligente stigmatisation du grand travers narcissique masculin que propose le réalisateur est extrêmement satisfaisante et peut se présenter, d’un point de vue féminin, comme un juste retour des choses, d’autant plus que cette obsession identitaire de l’homme tend à projeter du même coup la femme dans certains rôles, à la confiner. L’hommage discret d’Östlund à la lucidité et à la magnanimité des femmes s ‘exprime aussi dans son choix de les représenter comme porteuses de cette distance ironique qu’il maintient lui-même pendant tout le film, de cette conscience aiguë que tout cela n’est tout de même pas bien grave. Et c’est encore elles qui ont, au bout du compte, la générosité d’accepter malgré tout ce besoin impérieux de l’homme de sentir adéquat, et de lui rendre son rôle, quitte à fermer les yeux sur le côté factice de cette construction.

Le geste final de l’épouse, au-delà du fait qu’il est un don qu’elle fait à son  mari, et donc à sa famille et à elle-même, ressemble à un subterfuge de narrateur. C’est un geste qui témoigne d’une conscience et d’une acceptation du pouvoir de la fiction, celle qu’on s’invente en dramatisant tout et rien, celle à partir de laquelle on construit son identité pour se justifier socialement (dans le rôle du père), celle, aussi, qui nous a happés pendant tout le film et par la magie de laquelle Östlund nous a bien promenés, à partir de rien ! Il y a quelque chose de très plaisant dans cette démarche ouvertement facétieuse de l’artiste conscient de son élaboration, de son jeu, qui l’admet sans complexes pour mieux s’en/nous en délecter. Snow Therapy est un film formidable parce que quand il se termine, on se rappelle soudain que ce récit énorme, complexe, dramatique, a été tissé à partir de rien, d’un simple « et si… », d’une hypothèse quelconque rendue cornélienne par la magie de la fiction (et d’un scénario plus qu’épatant).


Culturopoing.com - Bénédicte Prot - 28/01/2015 

Une anecdote personnelle

Ruben Östlund, le réalisateur, s'est inspiré de l'histoire de deux amis pour écrire son film : alors qu'ils étaient en Amérique latine, des hommes armés sont entrés dans le lieu où ils se trouvaient et ont commencé à tirer. Suivant son instinct, son ami s'est enfui, laissant sa femme seule. Dans Snow Therapy, le père de famille fuit face à une avalanche, laissant sa famille derrière.

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