La ritournelle

Synopsis

Brigitte et Xavier sont éleveurs bovins en Normandie. Elle est rêveuse, la tête dans les étoiles. Lui, les pieds ancrés dans la terre, vit surtout pour son métier. Avec le départ des enfants, la routine de leur couple pèse de plus en plus à Brigitte. Un jour, sur un coup de folie, elle prend la clef des champs. Destination : Paris. Xavier réalise alors qu'il est peut-être en train de la perdre. Parviendront-ils à se retrouver ? Et comment se réinventer, après toutes ces années ?

Critique du film ou Isabelle ... Bovary?

"La Ritournelle" avec Isabelle Huppert : un film allègre et réjouissant
Publié le 12-06-2014 à 14h57 - Modifié à 18h41
Le Nouvel Obsrvateur

 

Ritournelle : c'est un bien joli mot, à l'image du cinéma de Marc Fitoussi, léger et entraînant.

 

On pourrait d'ailleurs qualifier sa filmographie de charmante rengaine, tant celle-ci décline à l'envi des personnages féminins fantasques, toujours en quête d'un ailleurs, invariablement désireux de mettre un peu de piment dans leur vie.

 

La Pauline du sémillant "Pauline détective" tuait le temps en se lançant dans une enquête sur un (hypothétique) meurtre dans un hôtel de la côte italienne...

 

Tandis que l'héroïne borderline de "Copacabana" partait vendre des appartements en copropriété à Ostende pour regagner l'estime de sa fille, tout en fantasmant sur le Brésil.

 

Dans "Copacabana", sorti en 2010, où Isabelle Huppert tenait le rôle-titre, l'enjeu majeur du film consistait à renouer un lien mère-fille qui s'était étiolé, suite aux légèretés et au mode de vie bohème de la génitrice.

 

"La Ritournelle" se ressaisit de cet enjeu scénaristique. Sauf qu'ici, il s'agit de ressouder un couple d'éleveurs de bovins, Brigitte (Huppert, délicieuse en bergère glamour) et Xavier (Jean-Pierre Darroussin, brillant, tout en intériorité), dont la relation est entrée en phase ronronnante.

 

Le mari regarde plus ses vaches que sa femme

 

Les enfants ont quitté le domicile conjugal, Xavier regarde peut-être davantage ses vaches de concours (qu'il observe même la nuit via son dispositif de télésurveillance) que sa femme qu'il aime, par ailleurs.

 

Il faut dire qu'il est sympathique, ce Xavier, mais qu'il reste peut-être un peu trop rivé au plancher des vaches (littéralement !).

 

Sa conversation est, comme disait Flaubert à propos de Charles Bovary (dont Xavier est un avatar éminemment attachant), "plate comme un trottoir de rue", car elle tourne exclusivement autour des vaches et de la barbaque.

 

Isabelle Huppert prend la clé des champs

 

Alors un soir, après avoir fricoté avec un beau jeune homme (Pio Marmaï, le charme fait homme) à l'occasion d'une fête dans la maison voisine, Brigitte décide de prendre la tangente, prétextant un rendez-vous chez un dermatologue pour soigner son eczéma.

 

Deux jours de liberté dans Paris au cours desquels elle cherchera à revoir le beau jeunot de la fête, copinera (et plus si affinités) avec un charmant Danois en mal de compagnie et croisera la route d'un indien maraîcher clandestin, ce qui lui donnera l'occasion de jouer les bonnes samaritaines... comme dans "Copacabana".

 

Madame Bovary, version soft

 

Comme ses prédécesseurs, "La Ritournelle" est un film très divertissant, aussi primesautier que son héroïne.

 

La réalisation voile avec délicatesse, derrière son rythme vif et allègre, le substrat morose de l'intrigue qui affleure quand la caméra épouse le point de vue du mari délaissé. Mais elle passe aussi, par instants, sur le visage de l'héroïne, version light de Madame Bovary.

 

Car, comme Emma Bovary, Brigitte regarde sans cesse à travers la fenêtre, comme pour chercher à échapper à son quotidien un peu terne et lit beaucoup de romans.

 

Marc Fitoussi, génial fétichiste

 

C'est là que l'on remarque le génie du détail de Marc Fitoussi qui éparpille, en loucedé, les références littéraires qui font écho au destin de son héroïne.

 

On remarque sur sa table de nuit, un peu floutée, la couverture d' "Un bonheur parfait" de James Salter, roman au titre ironique qui autopsie l'effritement d'un couple (tiens, tiens !) tandis que le personnage joué par Pio Marmaï évoque Italo Calvino, l'auteur de "Si par une nuit d'hiver un voyageur". Or, l'échappée de Brigitte commence par un "Si par une nuit d'hiver, un joli jeune homme"...

 

Fitoussi est un fétichiste, qui va jusqu'à assortir la blouse d'Isabelle Huppert à sa tache d'eczéma. C'est ce qui rend sa photographie si ludique et enjôleuse.

 

Un va-et-vient entre apesanteur et pesanteur

 

Cette "Ritournelle" est drôle, pleine de fantaisie, délicieusement évaporée.

 

Elle est portée, de bout en bout, par des dialogues qui s'emparent de la trivialité quotidienne pour essayer de la transcender et pour servir de contrepoids à la légèreté rêveuse qui saisit son héroïne.

 

Le film, qui lorgne vers les comédies du remariage des années 1930-1940 (la scène de la roue, qui exhibe les ficelles du tournage en studio y fait écho), repose sur une dichotomie entre apesanteur et pesanteur sur laquelle il aligne son régime de métaphores.

 

Il y a cette scène du trampoline, magnifique et suspendue, où le mouvement, fait de lâcher-prise et de rebonds, livre une métaphore aérienne et poétique du couple, qui peut rebondir à la faveur d'une incartade. Il y a l'analogie pudique mais pataude de la fin, où Xavier évoque, sous couvert des états d'âme de sa vache, sa propre inquiétude face au départ de sa moitié.

 

L'amour est-il dans le pré ?

 

La pesanteur est du côté de Monsieur alors que l'apesanteur, la fantaisie presque butée (dont le diadème du début annonce la couleur) du côté de Madame.

 

Et puis, il y a la légèreté zen de l'image de fin qui nivelle le tout et renouvelle le proverbe :

 

"Aimer, c'est voguer ensemble dans la même direction".

 

Le bonheur et l'amour sont-ils dans le pré ? Jusqu'à la réponse finale, on aura vogué avec délectation au rythme du tendre et joyeux clapotis de cette réjouissante "Ritournelle".

 

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