Tale of tales

de Matteo Garrone

Synopsis

Il était une fois trois royaumes voisins où dans de merveilleux châteaux régnaient rois et reines, princes et princesses : un roi fornicateur et libertin, un autre captivé par un étrange animal, une reine obsédée par son désir d'enfant... Sorciers et fées, monstres redoutables, ogre et vieilles lavandières, saltimbanques et courtisans sont les héros de cette libre interprétation des célèbres contes de Giambattista Basile.

Critique

Baroque, foutraque et bariolé, le nouveau film de Matteo Garrone est un conte de fée immoral et attachant dans lequel il faut accepter de se perdre. Du cinéma de pur spectacle où se déploient des décors rococos et un casting international au diapason.


Tale of Tales (Le Conte des Contes) partage avec Gomorra (précédent film de Matteo Garonne sur la mafia napolitaine) une ambition foutraque, une narration éclatée au service d’un récit foisonnant. Sous la forme d’un conte dont plusieurs histoires s’entrecroisent, le réalisateur s’attaque à la mythologie (où nous retrouvons les sempiternels ogres, reines-sorcières, princesses et autres vagabonds) et évoque avec modernité les arcanes du pouvoir où se déploient des ego démesurés. Un pouvoir qui corrompt et qui rend ces despotes dénués de tout discernement, obnubilés par leurs obsessions. Car derrière l’aspect suranné de ces histoires que l’on se raconte, Matteo Garonne s’affirme une nouvelle fois comme un cinéaste satirique (voir sa critique acerbe de la célébrité et des illusions de la télévision dans Reality).


Trois rois donc, interprétés par Vincent Cassel, Toby Jones et John C. Reilly, et une reine (Salma Hayek). Cette dernière, conseillée par un vagabond, part à la recherche d’un monstre marin dont elle devra faire cuisiner le cœur par une jeune pucelle pour retrouver sa fécondité. Vincent Cassel est un roi obsédé et libertin qui s’amourache de ce qu’il pense être une jeune fille dont il ne connaît que la douce voix et qui s’avère être une vieille harpie ambitieuse. Toby Jones est, quant à lui, captivé par un étrange animal qui n’en finit plus de grandir jusqu’à en devenir monstrueux. Il en résulte l’une des séquences les plus drôles et étranges du Festival de Cannes 2015 lorsque le roi décide d’offrir la main de sa fille à celui qui devinera l’espèce de son animal de compagnie. Des despotes que rien n’arrête dans leur quête effrénée de contentement personnel, poussés dans un élan de trahison à leur future perte. Entre réalité et fantasmagorie, Tale of Tales est un objet étrange dans lequel il faut accepter de se perdre. Matteo Garonne explique : « Les histoires racontées dans le Cunto de li cunti passent en revue tous les opposés de la vie : l’ordinaire et l’extraordinaire, le magique et le quotidien, le royal et l’obscène, le simple et l’artificiel, le sublime et le sale, le terrible et le tendre, des bribes de mythologie et des torrents de sagesse populaire. » Le film oscille entre la production heroic fantasy (et ses décors rococos) et l’univers de David Cronenberg également obsédé par la transformation des corps et des organismes. C’est d’ailleurs l’un des chefs opérateur du cinéaste canadien qui officie dans Tale of Tales, Peter Suschitzky (qui a signé entre autres la photographie de Spider, eXistenZ, A History of Violence...), qui rend grandiose ces paysages pittoresques italiens et monstrueux les personnages qui muent tout au long du film. Tout cela bercé par les thèmes musicaux hors du temps mi-corde, mi-idiophone composés par Alexandre Desplat.


Comme dans tous contes, il existe plusieurs niveaux de lecture et l’on prend un malin plaisir à suivre les péripéties des protagonistes. La porte d’entrée la plus évidente du film est liée à l’imagerie fantastique dont le spectateur se délectera volontiers s’il a gardé un peu de son âme d’enfant. De rebondissements en rebondissements, Tale of Tales ne déçoit jamais, tant sur le plan visuel que narratif. La profusion fellinienne du récit nous transporte au-delà des rêves, un cinéma baroque comme il s’en fait aujourd’hui trop peu. Seulement trois histoires ont été adaptées de l’ouvrage original de Giambattista Basile qui regorge encore de récits inexploités au cinéma mais qui ont inspiré les chefs d’oeuvre des frères Grimm, Hans Christian Andersen et Charles Perrault. Les ingrédients sont là : les jeux de pouvoir et la puissance évocatrice de la fresque antique, un monde improbable que convoque régulièrement le cinéma mais aussi la télévision qui, avec Game of Thrones, a atteint le panthéon de la création. Car la forme narrative du film est sa plus grande force, en usant du montage parallèle pour insuffler un contre-rythme propre à celui des séries. Le Conte des Contes creuse ainsi son sillon, à la fois hyper-réaliste et artificiel, horrifique et flamboyant, renouant avec le spectacle pur du cinéma de Méliès.

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Entretien avec Salma Hayek

“Tale of Tales” : rencontre avec Matteo Garrone, le peintre devenu cinéaste

Son “Tale of Tales”, adaptation des contes XVIIe de Giambattista Basile, intrigue et déroute depuis sa projection à Cannes, en mai dernier. Le réalisateur de “Gomorra” et “Reality” ausculte Naples toujours, mais à quelques siècles de distance.


Il y a quelques semaines, à Rome, Matteo Garrone devait remettre le prix du meilleur metteur en scène à la cérémonie des David di Donatello, les César italiens. Il espérait que Nanni Moretti l'obtienne, pour Mia madre, mais c'est le film de Roberto Munzi, Les Ames noires, qui domina la soirée. « J'aurais pourtant aimé rendre à Nanni la monnaie de sa pièce... » En 1996, le premier court métrage du jeune Matteo Garrone, Silhouette, obtenait (ex-aequo) le Sacher d'or du meilleur court-métrage au Sacher Festival, manifestation organisée quelques étés de suite par Moretti dans sa salle romaine, aujourd'hui disparue...

Vingt ans plus tard, alors que leurs deux films (Mia madre et Tale of tales) sont arrivés au coude-à-coude au box-office italien (environ 500 000 spectateurs), le jeune Garrone est un cinéaste unanimement admiré, presque un « leader » générationnel – il a 46 ans – depuis qu'il a eu l'audace d'adapter le récit, présumé inadaptable, de Roberto Saviano, Gomorra, gros plan sur les mœurs mafieuses dans l'Italie du sud (et au-delà). Le film obtint le grand prix à Cannes 2008 (il fut Palme d'or jusqu'à la projection, le dernier jour, d'Entre les murs), avec un même sort glorieux pour Reality (Cannes 2012) : ces deux films faisaient de Matteo Garrone un observateur attentif de l'Italie d'aujourd'hui.


Le choix d'adapter quelques-uns des récits du Conte des contes, de Giambattista Basile, fabuliste napolitain du XVIIe siècle, prétexte à un conte fantastique mâtiné d'heroic fantasy, avait de quoi surprendre. « J'ai découvert le livre assez tard, raconte Matteo Garrone, grâce à un ami peintre [et cinéaste d'animation], Gianluigi Toccafondo, et j'ai été subjugué par la beauté et l'originalité de ces histoires.  Basile est le premier fabuliste de l'ère moderne, il a inspiré Perrault, Andersen ou Grimm. Il est le premier à avoir raconté l'histoire de Cendrillon, de la Belle au bois dormant, du Chat botté, même si ce ne sont pas ses versions qui sont connues aujourd'hui du grand public. Ses fables sont très noires, parfois horrifiques, parce qu'il ne s'adressait pas à un public d'enfants. J'ai choisi des histoires peu connues et, avec mes scénaristes, nous avons cherché à travailler sur le spectaculaire, pour que les émotions passent d'abord par l'image... »


A y regarder de plus près, cette histoire de femme qui n'arrive pas à avoir d'enfant, ou celle de ces sœurs âgées qui voudraient rester jeunes et attirantes, ou encore ce portrait de fille en conflit avec son père, l'entêtement de chacune et chacun, les catastrophes qu'il provoque riment avec les dérèglements comportementaux d'aujourd'hui. « Ce sont des histoires de désirs qui, poussés à l'extrême, deviennent des obsessions et se transforment en événements tragiques. Le cadre était différent, mais il y a toujours eu un côté fable dans mes films, que ce soit dans Primo Amore, où un homme cherche à transformer physiquement sa fiancée par des régimes de plus en plus stricts ou dans la façon dont je montre les enfants dans Gomorra : pour eux, les armes sont une espèce de trésor. Même si j'ai fait venir des acteurs étrangers – mais Fellini ou Visconti l'ont fait avant moi ! –, même si ces thèmes sont universels, il y a une forte composante italienne dans les personnages de mon film. Et je ne les juge pas, je ne veux surtout pas être au-dessus d'eux. Les morales des fables de Basile sont loin d'être manichéennes. Qui dira où est le bien, où est le mal ? »


Pour mieux comprendre ce drôle de projet, sans doute faut-il repartir un peu plus loin dans la biographie de Matteo Garrone, qui, avant de devenir cinéaste, s'est longtemps vu peintre. « Je faisais une peinture figurative, caravagesque. Un jour, peut-être, je sortirai mes toiles, il y en a peu que j'aime, peut-être six ou sept, mais de très grands formats, quatre mètres sur trois. Je mettais autant de temps à en achever une qu'à faire un film aujourd'hui ! Ce vieux rêve d'un film ultra spectaculaire, qui parle aux sens plutôt qu'à la raison, vient de là. Dans Tale of tales, les références picturales sont nombreuses, de Caravage à Salvator Rosa. Il y a un ensemble d'œuvres en accord parfait avec le film, même s'il est postérieur aux artistes que je viens de citer, ce sont les Caprices de Goya. » Los Caprichos, recueil de quatre-vingt gravures dans lequel le peintre espagnol dénonce les mœurs de son temps.


Autre référence, encore plus inattendue, celle du réalisateur de films d'horreur Mario Bava. « Je ne fais pas de distinction culture savante/culture populaire. Bava était un ami de Fellini. Si vous voyez le sketch formidable que Fellini a fait pour Histoires extraordinaires, Toby Dammit, la fin est un emprunt assumé à Bava. J'aime Le Masque du démon, Les Trois Visages de la peur ou même certains épisodes que Bava avait réalisés pour une Odyssée tournée pour la télévision – Polyphème, le cyclope, est assez proche de l'ogre à la fin de mon film. J'aime à la fois sa liberté de coloriste mais aussi l'aspect artisanal de son inventivité, le cinéma montré comme un artifice. »

« Dans Tale of tales, je voulais que l'on revienne par instants au cinéma des origines : le dragon sous l'eau, le scaphandrier qui plonge pour le tuer, c'est du merveilleux à la Méliès, pour moi. Et aussi du cirque, du spectacle de rue. » L'amour du théâtre fait partie du parcours de Garrone, qui l'évoquait dans son troisième long-métrage, Estate romana. « Mon père était critique de théâtre à la Repubblica, et il a aussi travaillé dans des magazines culturels pour la télévision. Je l'ai accompagné un nombre incalculable de fois au spectacle. » Pourquoi pense-t-on alors à cet Orlando furioso mis en scène par Luca Ronconi, création spectaculaire et festive qui, dit-on, révolutionna les scènes théâtrales européennes à la fin des années 1960 ? « J'ai travaillé brièvement avec Ronconi », sourit Garrone...

Tale of tales. On a écrit et réécrit le titre. Du bout des doigts, comme on dirait du bout des lèvres. Et pourquoi pas Le Conte des contes, plus simplement ? Sur la question de la langue de tournage – l'anglais encore – Garrone a des arguments. Le premier serait qu'il s'agit d'une préoccupation purement française puisqu'en Italie le film a été vu en italien, point. Fichus cinéphiles hexagonaux qui aiment bien que les voix soient celles des acteurs présents à l'écran... « Ensuite, il me semble que le film ne perdait pas trop à être en anglais, mais que son public et donc la renommée du livre seraient plus grands. D'ailleurs, personne ne lit Le Conte des contes dans sa version originale, en napolitain du XVIIeme siècle, mais à partir de traductions en italien. Il y a une dimension shakespearienne chez Basile. Disons que j'ai fait mienne la définition du livre qu'a donnée Italo Calvino : le songe d'un Shakespeare parthénopéen difforme. » OK, mister.

Télérama / par  Aurélien Ferenczi

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