Pursuit of Loneliness

Synopsis

A Los Angeles, une femme âgée meurt anonymement dans un hôpital du comté. Durant les prochaines 24 heures, quatre personnages centraux - une infirmière, une assistante sociale, la personne à contacter en cas d'urgence indiquée sur le formulaire d'admission et un enquêteur des services publics - partent à la recherche de la famille de la défunte.

Critiques

After life. Tourné dans la ville du cinéma américain, Los Angeles, par un réalisateur de publicité anglais, Laurence Thrush, ce semi-documentaire est l’œuvre la plus expérimentale de la semaine. Son événement central est la mort d’une vieille dame, Cynthia, dont l’on s’efforce de reconstituer la vie, à travers les recherches sur sa famille effectuées par les services sociaux, quelques flash-backs, des scènes quotidiennes de l’hôpital où elle a fini sa vie, puis une exploration de sa maison où ses chiens l’attendent en vain. Ce travail fragmentaire, tourné en noir et blanc, privilégiant le montage et le gros plan, analyse sans sensiblerie, avec lucidité, les effets de la solitude urbaine et de la vieillesse.

l'Humanité

 

 

 

Solitude.

Le réalisateur britannique installé à Los Angeles n’est pas un inconnu de l’image en noir et blanc ni du mélange de docu et de fiction dont il irrigue son film : il avait déjà servi cette formule dans un étonnant et feutré De l’autre côté de la porte, sur les hikikomori, les ados japonais qui s’enferment dans leur chambre pendant des années. Là, c’est sur une durée de vingt-quatre heures que Thrush va suivre les fonctionnaires chargés de comprendre qui était la défunte. Les infirmières ne connaissent que son nom : Cynthia Ratsch. Comment savoir qui prévenir de cette disparition ? Les services sociaux découvrent la personne qui garde ses chiens. Une amie ? Non, une simple connaissance. Elle n’en sait pas plus. On se rend alors chez Cynthia.

 

Cette quête, menée par des acteurs non professionnels qui jouent leur propre rôle, est montée en parallèle avec des flash-back de la vie de Cynthia Ratsch dont on comprend et mesure toute la solitude. «Le choix des acteurs a été un travail de longue haleine, explique le réalisateur dans le dossier de presse, car il s’agissait de trouver à Los Angeles des gens qui n’aspirent pas à jouer dans un film. […] Des gens âgés, malades, en surpoids, d’ethnies diverses, tous témoins d’une réalité tangible, celle de cette ville aujourd’hui.»

 

Soleil.

Et cela fonctionne. Son film montre mais n’est pas démonstratif, «il n’aspire pas à jouer» lui aussi. La quête de ces fonctionnaires n’a aucun sens : les chiens sont emmenés à la fourrière, les affaires de Cynthia n’intéressent personne, et tout le monde se fout de savoir qui elle était. Sur ce suprême d’inexistence, vient s’agiter une foule qui trie, range, jette, appelle, se renseigne, en bonne marche protocolaire sous le soleil californien, pour une liquidation administrative en règle. Thrush a tout du petit maître. Il alterne les scènes documentaires montées cut et les passages fictifs plus lents. C’est une base sur laquelle il pose un second degré de mise en scène : il privilégie les contrepoints dans les moments rapides (objets, visages qui écoutent et non qui parlent, second plan plus actif que le premier) et truffe ses plans contemplatifs de surprises qui les rendent presque haletants. Une sorte d’inversion des polarités dramatiques comme dans cette séquence où l’on voit la petite vieille pénétrer dans sa maison : c’est en réalité une caverne, pas rangée, remplie de détritus. On pense alors aux hikikomori, dans leur caverne eux aussi, qui intéressaient tant Thrush. Et soudain, dans cette décrépitude intérieure, la fonctionnaire du comté de Los Angeles trouve une carte de Noël envoyée à Cynthia. Elle date de 1978. Une piste ?

 

Libération / par Guillaume Tion

 

 

 

 

En deux longs-métrages, Laurence Thrush est parvenu à une proposition esthétique singulière qui aurait pu passer inaperçue sans les têtes chercheuses d’E.D. Distribution. Leur préférence se porte sur des œuvres souvent négligées des sélectionneurs qu’elles prennent le temps (et le risque) de repêcher des années après une sortie nationale généralement confidentielle. Rien d’intempestif dans cette approche, puisque Pursuit of Loneliness, tourné en 2011, arrive sur les écrans français un an, jour pour jour, après De l’autre côté de la porte (2009), du même réalisateur, donnant à cette œuvre éparse la cohérence qui lui manquait. Mais si le choix du noir et blanc et le recours à des acteurs non-professionnels confortent l’hypothèse d’une certaine continuité formelle entre ces deux ovnis, cette poursuite de la solitude dans les rues blanchies par le soleil de Los Angeles témoigne d’une maîtrise supérieure.

 

Portée disparue

 

En découvrant son cinéma, plus d’un spectateur sera surpris d’apprendre que Laurence Thrush a longtemps gagné sa vie en réalisant des campagnes publicitaires, parfois pour des multinationales comme Honda et McDonald’s, en passant par Mastercard et Amstel. Certains de ses spots anticipent pourtant déjà la sophistication de son style cinématographique : fluidité et limpidité du montage, changements d’échelles et de focales, goût des close-ups extrêmes et sens aigu de la composition, interaction entre l’image et la musique : autant de caractéristiques qui l’autorisent, en quelques plans, à ciseler des personnages et à installer ses situations. Mais le Britannique, au parcours résolument éclectique, est aussi l’auteur d’un documentaire – sur les combats de coqs à Cuba –, et il affine aujourd’hui une formule paradoxale, taillant à même un minerai brut des fictions néo-naturalistes aussi ténues que poignantes.

 

Une vieille dame décède dans un hôpital où elle a été admise peu de temps auparavant. Le lendemain, plusieurs personnes, notamment une enquêtrice des services publics, tentent de retrouver sa famille. Leurs recherches révèlent surtout l’isolement extrême dans lequel s’est progressivement retranchée Cynthia Ratsch, avec ses deux chiens pour seuls compagnons. Grâce à un montage parallèle – que l’on pourrait momentanément confondre avec un montage alterné –, Thrush splitte son récit en deux temporalités. La première, post-mortem, dévoile sur 24 heures le travail minutieux des personnels chargés d’identifier le parent le plus proche. La seconde des moments choisis de la vie de cette septuagénaire coquette et souriante, mais affligée du syndrome de Diogène, trouble du comportement caractérisé par une accumulation compulsive. La rémanence des choses, autour desquelles s’activent les uns et les autres, diffuse une sensation d’écoulement du temps trompeuse, qui semble déborder le lit étroit du film.

 

Le parti pris des choses

 

L’émotion découle souvent ici de l’observation même des objets, investis par la mise en scène d’un pouvoir d’évocation métonymique inhabituel dans le cinéma contemporain. C’est comme si les inanimés contemplaient les humains, affairés à faire jaillir un arbre généalogique de leur amoncellement. Un indice – une carte de vœux repérée dans les détritus – leur permettra de mesurer la dérive, géographique et affective, de cette femme oubliée de tous mais pas de tout. Dans un des flashbacks qui ponctuent l’enquête, Cynthia, cernée de ses possessions, commande des boucles d’oreilles vues dans une émission de téléachat. Le déplorable état de son domicile souligne la futilité d’un geste par lequel elle réaffirme toutefois la nécessité de préserver les apparences, contre l’indifférence qui la condamne à disparaître. Dans cette mégalopole de déracinés qu’est Los Angeles, personnels soignants et employés des services sociaux apparaissent comme les ultimes vecteurs d’un lien social défait par l’aliénation et la motorisation. Thrush rend un hommage pudique à ces corps de métier qui, derrière les procédures administratives régissant leur héroïsme sans gloire, arborent les visages de gardiens bienveillants et anonymes. Sans eux, les morts n’auraient pas d’ancrage.

 

Critikat / par  Damien Bonelli

Se documenter...

 

Pour se documenter sur le sujet abordé par Pursuit of Loneliness, Laurence Thrush a longuement collaboré avec le département des coroners de Los Angeles, en allant sur le terrain avec les officiers de police. Il a aussi passé beaucoup de temps auprès du bureau du curateur, chargé de gérer les biens des défunts. C'est au contact de ces employés que le metteur en scène a pu définir la structure du film.

Le choix du noir et blanc

 

C'est pour donner plus d'impact au cadre de l'hôpital et à la plupart des scènes de nuit que Laurence Thrush a choisi le noir et blanc. Le réalisateur voulait également par ce procédé souligner le caractère dur et austère de ce qui se déroule. "A Los Angeles, la lumière est très directe, très aride, et je voulais capturer cette sensation de suffocation, de stérilité, de saison interminable où le temps semble s'être arrêté. Il y a quelque chose d'immuable, d'impassible dans les paysages de cette ville qui contribue à l'histoire."

SUR QUELS ABÎMES D’OUBLI REPOSE LA VIE

 

Moins d’un an après le très beau De l’autre côté de la porte, le distributeur ED continue d’accompagner le travail de Laurence Thrush, cinéaste britannique installé à Los Angeles. Éloge de Pursuit of Loneliness, au Café jusqu’au 28 mars.

 

Le parc ensoleillé sur lequel la caméra de Laurence Thrush pose le regard d’ouverture de Pursuit of Loneliness, offre d’emblée au spectateur l’image de la mélancolique solitude des êtres. Ponctué par quelques chants d’oiseaux et transpercé par les notes de la musique languide de William Basinski, ce premier plan réunit un peuple de délaissés, des gens probablement déjà en allée, comme l’écrirait Duras, vers l’oubli. Un homme fume. Un autre a visiblement terminé son déjeuner et regarde les restes de son repas en solitaire. Un troisième fixe un horizon indéfini. Un autre encore ne sera filmé que de dos, comme si son avenir n’était désormais qu’une possibilité close. Avec sa démarche frêle, promenant ses chiens, la silhouette qui surgit au loin et traverse cet espace de fausse convivialité, est celle d’une femme âgée, la splendide anonyme dont le film tente de retracer la vie, après sa mort.

 

Elle s’occupe bien de ses chiens qui constituent l’unique remède contre l’absence affective, à tel point qu’après mûre réflexion, elle décide de faire installer une puce sous la peau de son Muffy pour ne jamais le perdre. Contre l’abîme des ignorés, ce contact perpétuel entre la vieille femme et l’animal, fait office d’une encore nécessaire, quoique désespérée, présence au monde. Le spectateur apprendra que durant son hospitalisation, la dame aura pris le temps de confier le soin de ses chiens à une employée de pharmacie. Un autre destin d’anonyme qui sort un temps de l’oubli, grâce à l’administration du comté de Los Angeles, chargée de reconstituer le dossier biographique de cette dame aux petits chiens qui laisse derrière elle un trou insondable.

 

Laurence Thrush aime décidément suivre les traces de ceux qui échappent au visible. Après s’être intéressé dans son premier long métrage, De l’autre côté de la porte, au retrait radical de la vie sociale d’un adolescent japonais qui s’enferme pendant deux ans dans sa chambre — un phénomène de grande ampleur au Japon que l’on nomme hikikomori —, il décide de filmer une vieille femme malade d’isolement et de solitude. Mêlant réalité et fiction, le cinéaste ne penche pourtant jamais vers une vision pathétique de ces renoncés du monde. D’une part le documentaire sert le besoin d’authenticité que ressent Thrush, qui a par ailleurs longuement collaboré avec le département des coroners de Los Angeles et a pu aussi observer de près le protocole du personnel soignant, des agents de l’administration et ceux du bureau du curateur, chargés, ces derniers, de gérer les biens des défunts. D’autre part la fiction permet de tisser l’histoire et de lui donner une structure dramatique à travers l’agencement des séquences et leur montage. C’est une sorte de mise à distance du sujet, donc, qu’assure la multiplication des dispositifs techniques. La décision de tourner en noir et blanc, participe aussi d’une volonté d’éloignement du matériau humain brut, pour toucher davantage l’émergence poétique de cette population du silence.

 

Très souvent, les personnages qui évoluent autour de la protagoniste, sont filmés de dos ou partiellement, cachés par une paroi, une porte, ils apparaissent dès lors comme des ombres qui passent autour de cette vie qui s’est éteinte. Thrush montre sans vouloir démontrer. S’il scrute à travers de gros plans le visage de cette dame, c’est pour inviter le spectateur à saisir la grandeur de cette « anonyme », sa splendeur nue, comme dans le cinéma des Straub ou de Pedro Costa. Thrush donne à voir ainsi en grand, le silence de celle qui disparaît sans qu’on ait entendu d’elle une seule plainte. Le plan ne cherche cependant pas la banalité d’une identification affective, il rend aussitôt celle qu’il filme à l’égalité des choses qui l’entourent. On ne saura pas pourquoi elle a été hospitalisée ou à quel moment, ni si elle a souffert avant son décès suite à une défaillance cardiaque. Depuis sa traversée du parc, elle se trouvera dans une chambre de l’Hôpital Kes de Montebello, morte. Son corps inerte, sera découvert par hasard, par une technicienne de l’écographie qui se trouve dans le même hôpital pour pratiquer un examen à une autre patiente. Cette technicienne sera la seule personne atteinte par la mort de celle dont on découvre le nom écrit sur le bracelet qui entoure son poignet : Cynthia Ratsch.

 

Dès lors, le spectateur, comme l’enquêteur Jony du bureau du curateur, devra reconstituer le fil de l’histoire de Cynthia, livrée en montage parallèle. Avec une différence notoire pour le spectateur qui pourra assister à des scènes de vie quotidienne de Cynthia auxquelles l’administration n’aura pas accès. D’abord, et peut-être, le moment qui a précédé l’hospitalisation. Cynthia se trouve dans une supérette pour faire ses courses, le pas fatigué, le corps accablé par la chaleur. Elle se rapproche d’un ventilateur pour retrouver de la force et du souffle. Elle rentre chez elle avec difficulté et avec difficulté accède à l’intérieur de sa maison. Sans jugement aucun, la caméra accompagne l’œil du spectateur qui découvre ainsi ce que l’administration apercevra plus tard : un espace de clochardisation. Cynthia se fraie un chemin parmi une accumulation impressionnante d’objets hétéroclites entassés dans son intérieur : des sacs vides, des boîtes, des papiers, des livres, des couvertures, des portions de tissus, des vêtements. Elle cherche des ventilateurs qu’elle rapproche de son lit, elle s’étend, elle pose une serviette mouillée sur son visage. Son corps allongé ainsi au milieu de ces monceaux d’affaires, le visage couvert, disparu derrière une toile blanche, Cynthia se perd, s’anéantit, devient chose parmi les choses. Quelques plans plus loin, on apprendra, par analogie d’après une photo montrée d’un autre intérieur, que Cynthia est affectée du syndrome de Diogène, un trouble du comportement qui conduit les personnes à s’isoler et vivre dans des conditions d’extrême négligence au plan de l’hygiène et de l’habitat. Et à Los Angeles, ils sont nombreux à vivre dans leur tonneau du renoncement au monde, comme le vieux philosophe.

 

Si Cynthia s’efface derrière les objets par lesquels elle se laisse envahir, le cinéaste fera souvent usage de gros plans et de très gros plans sur des objets de communication ordinaire, le téléphone par exemple, afin de témoigner de la dépersonnalisation dont fait part le film, et davantage la souligner. A l’autre bout du fil, en effet, personne n’admettra connaître Cynthia, malgré tous les efforts déployés par le personnel administratif. La mise en place d’une dialectique des objets, fixe la violence de la société qui produit et qui fonctionne normalement, ne voulant aucunement être perturbée par des êtres à la marge. Une réponse lapidaire d’un proche de Cynthia qui ne se reconnaît pas en tant que tel, fera définitivement clore l’enquête : « I don’t know the girl and I don’t care anything about it ». Cynthia est ainsi enfoncée dans le néant, l’étape suivante sera celle de vider sa maison de tous les objets qui la remplissent. Des inconnus auront essayé de reconstruire la mémoire d’une dérobée, celle-ci s’effondre et se dissipe à jamais dans l’oubli.

 

Le cas de M. Bennet, qui vient se greffer à cette communauté, est là pour étayer et répandre également la poétique de la disparition. Malade d’Alzheimer, M. Bennet fait face avec humour à la machine écrasante de l’hôpital et combat sa maladie en la niant. Il s’est fait tatouer sur un bras des mots qui luttent précisément contre l’effacement de l’identité et des souvenirs « Some words that I need to remember, a lot », dit-il à l’infirmier qui l’accompagne de l’hôpital à la maison de repos. Mais l’infirmier qui lui demande quels mots, n’écoutera qu’à moitié la réponse de Bennet. Encore une fois, c’est le spectateur qui aura accès à une intimité majeure avec le personnage, et pourra ainsi lire sur ce bras : « Stamina, Humor, Patience ». Il n’en demeure pas moins que, faute d’une écoute attentive, Bennet doit renoncer à se raconter. Et exister, c’est se temporaliser. Quel est l’avenir de Bennet s’il n’a personne avec qui se remémorer ? Comment récupérer dans ces conditions sa vie ?

 

Pursuit of Loneliness met en scène un monde liminal qui s’oppose sans cesse à ce qui est inscrit dans le préambule de la Constitution américaine comme finalité sociale : « Life Liberty and the pursuit of Happiness ». Dans une autre scène d’intimité entre Cynthia et le spectateur d’où l’administration est exclue, la vieille femme poursuit un bonheur factice d’après une image publicitaire qu’elle serre entre ses mains : une jeune femme arbore un grand sourire en se disant heureuse d’avoir une perruque qui semble si naturelle « So natural only you’ll know it’s a wig ! ». Laurence Thrush ouvre en grand les yeux du spectateur : tout est fantôme ou mensonge. Il s’inscrit ainsi, imperceptiblement mais sûrement, dans la lignée de grands documentaristes engagés. Sur quels abîmes d’oubli repose la vie ?

 

Café des images / par Simona Crippa

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