LITTLE GO GIRLS

de Eliane De Latour

Synopsis

A Abidjan, majoritairement musulmanes, toutes analphabètes, les gos vendent leur corps dans l’espoir d’avoir un peu d’autonomie. Très jeunes, elles fuient les violences familiales pour rejoindre un ghetto. Bijou, Blancho, Chata, Mahi... sont à la rue dans des recoins «appropriés». Le temps, façonné par l’attente et la vacuité, laisse émerger l’intimité sans un mot ou presque. Soudain l’apesanteur est bousculée par l’arrivée d’un projet social. Les filles, qui se connaissent par le ghetto où elles se vendent, acceptent de changer leur destin en entrant à la Casa. Les tensions sont telles qu’elles finissent par embaucher deux petites bonnes qu’elles rémunèrent 0,50€ par jour. Alors que les gos commencent à sortir la tête du darkness, elles passent le relais de la servitude à des fillettes privées d’école; comme elles au même âge. Sans doute suivront elles le même chemin. Le cercle se referme.

Qui en sortira vraiment ?

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Critiques

Le cinéma de Éliane de Latour porte souvent un regard plein de compassion sur les parias, les marginaux et l’environnement qui les façonne. Également photographe et anthropologue, elle nourrit son travail d’un regard plein d’empathie, dénué de jugement moral. Avec Bronx-Barbés, sa première fiction réalisée en 2000, elle évoque les gangs d’Abidjan tout en proposant une réflexion sur le langage alors que, six ans plus tard, Après l’océan aborde les thèmes de l’identité et de l’exil.

 

Little Go Girls, son quatrième documentaire et sixième long-métrage, continue d’explorer les visages de l’exclusion, plus ou moins volontaires, dans les quartiers d’Abidjan. Cette fois, la cinéaste suit le destin de plusieurs jeunes femmes qui vivent de la délinquance et de la prostitution. Considérées comme la lie de l’humanité, elles se nomment Bijou, Blancho, Chata, Mahi, sont agées de 10 à 23 ans et sont livrées à elles-mêmes. Chaque jour est un nouveau combat pour survivre, se nourrir, se loger.

Pour Éliane de Latour, ces filles des rues sont des femmes avant d’être des prostituées. Par l’intermédiaire d’un travail photographique puis par ce film, elle souhaite redonner dignité et humanité à des jeunes femmes désavouées, méprisées parce qu’elles ont voulu rompre avec des traditions, aller à l’encontre d’un certain ordre établi ou de la pression sociale.

 

Avec beaucoup de pudeur, Éliane de Latour aborde un sujet encore très tabou dans beaucoup de sociétés. Après avoir replacé sa démarche dans son contexte avec une voix off, la réalisatrice se met en retrait, fait le choix de rester silencieuse et de n’intervenir que par le biais d’une phrase qui s’inscrit à l’écran à chaque début de séquence. Dans une des premières scènes, une Go indique le chemin à un client, celui-ci restant hors-champ, silencieux. Filmée de dos, en plan-séquence, elle donne le ton du film : les hommes en sont quasiment absents et les Go dominent le récit, embarquent la réalisatrice dans leur périple, lui montre le trajet, le leur. La majeure partie du temps, la caméra semble ne pas être là, et les regards des jeunes femmes croisent rarement l’objectif. De façon contradictoire, cette distance entre la réalisatrice et les femmes qu’elle filme n’implique pas de regard froid et détaché. Little Go Girls ne partage pas avec les reportages de l’émission Strip-tease ce recul quasi-scientifique, une complicité semblant émerger entre la cinéaste et les jeunes femmes.

 

Éliane de Latour prend partie, elle semble faire partie de la famille, arrive à capter des gestes et des moments d’intimité, des scènes vivantes, arrive à s’insinuer dans le quotidien de ces femmes comme si elle vivait la même chose. Elle sait se faire discrète quand il faut, mettre de côté les passages les plus difficiles, joue de l’art de la suggestion et utilise l’ellipse à bon escient.

 

Au-delà de ces portraits sensibles de femmes courageuses, qui ont décidé de prendre leur destin en mains envers et contre tout, Little Go Girls décrit aussi une société de l’exclusion, un monde encore gonflé par les conventions sociales et les traditions. Les seuls moyens de s’en sortir sont de faire preuve de solidarité, d’entre-aides, mais aussi et surtout, de savoir s’estimer malgré le regard des autres. Lorsqu’elles se préparent pour rendre visite à des proches ou assister à quelque événement important, Éliane de Latour filme leurs gestes comme des rituels, montre le soin qu’elles y apportent, l’importance que peut revêtir cette façon de se parer.

 

Malgré son aspect social, le film de Éliane de Latour évite de tomber dans le misérabilisme et la cinéaste se garde bien de faire dans l’angélisme. Les femmes qui évoluent devant la caméra sont aussi humaines que n’importe qui d’autres, avec leurs coups de coeur, leurs peines et leurs coups de gueule. La gravité du sujet, les situations difficiles exposées n’empêchent pas les moments de grâce, les sourires, l’émotion bon marché et le pathos ne trouvant pas leur place tout au long du métrage.

 

Surtout, Little Go Girls fait dans la retenue, avec sa mise en scène qui ne tombe pas dans l’effet facile dont le but serait de surligner son appartenance à un certain cinéma du réel. En soignant son image et ses cadres, en privilégiant les plans fixes et les mouvements stables, la réalisatrice rend toute leur dignité aux Go. D’ailleurs, comme il n’est jamais inutile de le préciser, elle montre que les hommes aussi s’adonnent à la prostitution, que celle-ci n’est pas l’apanage des seules femmes, avec le personnage d’un travesti. Éliane de Latour prouve qu’un film peut être ancré autant dans le social que doté d’une certaine élégance, de celle dont savent s’apprêter les femmes aguerries.

 

culturopoing.com

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