Les terrasses

Critiques

Enfant d'Alger, où il naquit en 1944, le réalisateur du fameux Chouchou (2003), et de beaucoup d'autres films moins populaires et plus intéressants, nous offre un point de vue unique sur sa ville. Il en fait un studio à ciel ouvert : dans cinq quartiers, de Notre-Dame d'Afrique à Belcourt en passant par Bab El Oued, il filme cinq histoires qui se jouent sur des terrasses, au long d'une journée rythmée par les cinq traditionnels appels à la prière. Les repères dans l'espace et dans le temps sont ordonnés. Mais, sur les terrasses, c'est le grand désordre : personne n'y est à sa place...


Conçu avec un beau sens des contrastes, le film oppose la beauté de la ville, qui s'offre au regard du haut des immeubles, et la noirceur des destins individuels. Une vieille femme refuse de quitter la remise qu'elle occupe, sur un toit, avec sa fille folle et son petit-fils toxicomane. Une chanteuse en répétition devient le spectacle favori d'une femme qui la regarde depuis son balcon, quand son mari violent ne le lui interdit pas... Liberté ici, soumission là, inégalités partout, et fraternité en danger : dans l'ombre, sous une de ces terrasses, un escroc en costume exige de son frère une signature, sous la torture.


Merzak Allouache rappelle l'importance de certaines valeurs, qu'il voit se désintégrer, telle une ville qui tombe en ruine. Ses personnages, bien que porteurs d'un message trop clairement énoncé, ont tous une présence forte, remuante. Montrer les impasses de la société algérienne, pour le ciné­aste, ce n'est pas s'enfermer dans un discours dénonciateur. C'est accueillir la vie, espoir et désespoir mêlés.

Télérama — par Frédéric Strauss


Genèse du projet

C'est lors du tournage de son téléfilm La Baie d'Alger en 2010 que le réalisateur Merzak Allouache eut l'idée de faire un film sur les terrasses d'Alger, véritables lieux caractéristiques de la capitale algérienne. Tournant alors sur l'une d'elles dans le quartier de la Casbah, il décida de faire un film "dont l'action se situerait entièrement sur des terrasses". 

La religion en toile de fond

Les Terrasses montre une Alger où la religion est omniprésente. L'islam, le judaïsme et le christianisme, toutes ces religions sont chacune représentées de manières très différentes, dans ce film où la religion est figurée comme une toile de fond. L'islam revient à la manière d'un leitmotiv avec les cinq appels à la prière; la religion juive est abordée à travers l'évocation des cimetières juifs de la ville tandis que les références au christianisme sont soulignées avec l'histoire se déroulant dans le quartier Notre-dame d'Afrique.

Sélection et prix

Les Terrasses a fait partie de la sélection officielle de la Mostra de Venise et a reçu au festival d’Abou Dhabi le grand prix du film arabe, ainsi que le prix de la critique internationale.

Entretiens

Entretien par FranceCulture

Entretien avec le réalisateur Merzak Allouache

Votre dernier film « Les Terrasses » vient d’être sélectionné au prestigieux festival de cinéma de Venise…


Parfois les films sont bien reçus et d’autres fois, ils le sont moins. Ce n’est pas la première fois qu’un de mes films est sélectionné dans un festival. Mais je suis, bien évidemment, très content à chaque fois que cela se produit. Es-Stouh « Les terrasses » fait partie des trois derniers films que j’ai tournés de manière très différente par rapport à mon travail antérieur. Ce sont des petites productions avec une équipe et des budgets réduits. Cela est très difficile et très amusant à la fois. Pour Es-Stouh, c’est une production algéro-française. Il passera, donc, à Venise avec les couleurs de l’Algérie.


Pourquoi filmer les terrasses ?


J’ai commencé à y penser lors du tournage d’un court-métrage dont la moitié se déroulait sur une terrasse située au-dessus de mon bureau (à Alger). Je n’y avais pas mis les pieds depuis plusieurs années. Le lavoir qui existait est devenu un petit logement avec des fleurs et des rideaux. J’ai alors commencé à apercevoir ce changement. On n’est pas encore arrivé au stade de l’Égypte où les gens habitent dans des cimetières mais on n’en est pas loin. La transformation de terrasses en lieu d’habitation a pris de l’ampleur en Algérie. 


J’ai visité plus de 60 terrasses à Alger pour tourner ce film. Nous avons rencontré, parfois, des difficultés pour obtenir les autorisations. On ne savait pas très bien qui gérait ces terrasses. Celles-ci n’appartiennent plus aux habitants de l’immeuble mais à celui qui s’y installe. Et puis, les terrasses vous donnent cette particularité d’être à « l’intérieur et à l’extérieur » en même temps. C’est très intéressant comme décor de film. On n’est pas dans l’enfermement et on n’a pas la difficulté de travailler dans une ville surpeuplée comme Alger qui devient très difficile pour le tournage.


Vous avez déjà précisé vouloir à travers ce film « montrer Alger d’en haut et à travers ses contradictions »…


Les terrasses sont le décor ! Les problèmes de la ville, de la rue, des embouteillages sont aussi transposés dans cet espace qui s’est transformé en un lieu de vie. Donc, je continue à travailler sur les contradictions de la société. Et quand je tourne des films, je ne suis pas manichéen, je ne filme pas le bien et le mal. Je n’aseptise pas le décor. Ma caméra travaille sur ce que je vois. J’essaie de montrer les choses que je constate et je pense que, souvent, on m’en veut pour ça. 


Dans les débats que ce soit en Algérie ou ailleurs, on me dit : pourquoi vous ne montrez pas les belles choses, les côtés positifs du pays ? J’essaie d’expliquer que je ne suis pas un cinéaste qui travaille pour le ministère du Tourisme. Je suis intéressé par les choses qui vont mal. Quand on lit la presse algérienne, en particulier les faits divers, on s’aperçoit qu’il y a des choses incroyables qui se passent. Cela n’a pas l’air d’émouvoir tellement. Sauf quand c’est mis en image. L’Algérien n’a pas envie de se regarder.


Cela vous a valu beaucoup de critiques ?


Dans les années 1990 et jusqu’au milieu des années 2000, j’étais perçu comme une sorte d’ambassadeur de l’Algérie, un Algérien qui a réussi. Dès que j’ai commencé à me rendre un peu plus souvent à Alger, on me fait comprendre, d’une manière parfois virulente, que « je vis en France », que « je suis bien là-bas » et qu’il ne faut pas que « je m’occupe d’eux » ou que je les « montre comme des insectes ». Il y a une sorte d’animosité que j’accepte sans dévier de ce que j’ai envie de faire. Quand on fait un film, il ne nous appartient plus. Malheureusement, quand j’ai un film qui sort, on ne critique pas seulement le produit mais on me critique personnellement. Cela va, parfois, jusqu’à l’insulte et la diffamation.


Que pensez-vous aujourd’hui de la situation du cinéma en Algérie ?


Elle est, depuis très longtemps, inchangée. La période des années 1970 par exemple était peut être meilleure parce que le cinéma était planifié. Et puis, il y avait quelque chose qui a disparu progressivement mais assez rapidement : le public. Un public avec lequel on pouvait échangeait, tenir un débat à Béchar, Tiaret et Constantine. Aujourd’hui, les salles de cinéma n’existent plus dans plusieurs villes. Celles qui existent sont dans un état de détérioration avancée même si on a refait quelques-unes. Mes derniers films ont été projetés en Algérie en DVD et avec une qualité de projection vraiment désastreuse. Beaucoup de secteurs doivent travailler ensemble pour convaincre les gens de revenir vers les salles de cinéma. 

par Hadjer Guenanfa

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