La fille inconnue

de Luc Dardenne, Jean-Pierre Dardenne

Synopsis

Jenny, jeune médecin généraliste, se sent coupable de ne pas avoir ouvert la porte de son cabinet à une jeune fille retrouvée morte peu de temps après. 

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Critique

Un nouveau personnage de femme, au combat. Pour cette énième variation de la même figure, Jean-Pierre et Luc Dardenne choisissent l’entrée du faux polar, en offrant comme point de départ la mort d’une jeune femme que l’on ne parvient pas à identifier. Jenny (Adèle Haenel), jeune médecin de banlieue et dernière personne à avoir croisé sa route, prise de culpabilité de ne pas lui avoir ouvert la porte de son cabinet, cherche à la sortir de l’anonymat et de l’oubli en retrouvant son identité. Accueilli timidement à Cannes, notamment par notre rédaction, La Fille inconnue sort dans une version raccourcie de 7 minutes, plus serrée sur son personnage, mais fondamentalement construite de la même manière.

 

Enquête et culpabilité

L’enquête n’est en réalité qu’un prétexte pour regarder un personnage de jeune médecin pris dans ses paradoxes et ses regrets. Au fil des rencontres, des interrogations, des confidences, c’est moins l’injustice d’un meurtre que l’on cherche à résoudre que la recréation d’un lien social dont l’absence permet de taire l’affaire. La résolution de l’intrigue plante la culpabilité d’un homme dans un champ social sombre et muet : le fait divers est individuel, le système qui le rend invisible est global. Dès lors, il semble que c’est moins l’enchaînement causal et la recherche de la culpabilité qui intéresse les Dardenne que l’écoute attentive d’un monde qui ne se donne pas directement tel qu’il est. Le personnage du médecin, qui s’approche des corps, lit les visages, décrypte les gestes et laisse la place à la parole, créé un système d’échange avec un monde malade et fermé. C’est cette lente maïeutique sociale que représente Adèle Haenel. Dans ce long travail d’écoute, le bruit constant de la route, perçu en continu jusque dans les maisons, est à la fois le symptôme d’un silence intime, et le vecteur d’une tension constamment renouvelée.

 

Le contrôle des émotions

Plus psychologique que les combattants habituels des frères Dardenne, dont les motivations relèvent plutôt de la nécessité (garder un travail, retrouver son enfant, ne pas être déclassé), Jenny est porté par une culpabilité d’autant plus forte qu’elle est née de l’orgueil – celui d’avoir voulu avoir raison face à son stagiaire qui, lui, voulait ouvrir la porte. Adèle Haenel, très en dedans, incarne l’humilité sacerdotale d’une profession consacrée au soin des autres. Son personnage est dans un contrôle très professionnel de son environnement : « si tu veux faire un bon diagnostic, tu dois contrôler tes émotions » assène-t-elle à son stagiaire. Le film entier est tendu par cette pudeur maîtrisée, et la saillie subite de la solidarité dans l’espace interstitiel laissé vacant par la médecin (une gaufre offerte, un parole de remerciement, une confidence) prend une saveur nouvelle. La caméra, au plus proche, cadrée à hauteur d’épaule, participe de ce mouvement, et la couleur des vêtements de Jenny, pull bleu ou rouge passé, concourt à faire ressortir les traits de son visage, ses joies contenues, sa dureté, sa fatigue.

 

« Le Nescafé est dans le poêlon »

L’enquête est, une fois de plus, le moyen d’entrer dans les quartiers défavorisés de la banlieue de Seraing : intérieur modeste de cabinet de médecin ou de petit garni défraichi, périphéries de villes et bord de Meuse, centre d’appel téléphonique. Dans ce paysage normcore, le plan serré et en intérieur laisse la place à un hors-champ important, notamment via le son. Comme toujours chez les Dardenne, l’information est donnée de biais, l’air de rien, en commentaire. Tout comme la tension du drame policier se ressent de manière insidieuse, l’état des lieux social n’est qu’un effet secondaire de la ligne principale, et non pas un discours en propre. C’est la marque des Dardenne, d’un cinéma encore non renouvelé mais capable de générer une tension morale, policière et sociale dans un même geste d’une apparente simplicité.

 

Critikat

 

La culpabilité éprouvée par une jeune médecin de n’avoir pas su ouvrir sa porte à qui le lui demandait. Le cinéma des Dardenne toujours plus à vif.

Cannes, mai dernier.Le nouveau film de Luc et Jean-Pierre Dardenne est accueilli tièdement, les critiques reprochant poliment aux frères de refaire le même film en moins bien. A l’arrivée, rien au palmarès (à l’instar d’autres films pourtant mieux reçus et finalement repartis bredouilles comme Elle, Toni Erdmann ou Aquarius).

 

Je semble l’un des rares festivaliers à penser que La Fille inconnue est un grand film et nullement une redite. Etonné, mais n’excluant pas l’hypothèse d’avoir été influencé par mon admiration constante pour le travail des Dardenne depuis La Promesse, je revois La Fille inconnue dans sa version finale chirurgicalement remontée (huit minutes en moins). Verdict : je rehausse encore d’un cran mon ressenti cannois.

 

 

Il est vrai que les films des Dardenne se ressemblent par certains aspects (comme ceux de dizaines de cinéastes auteurs), mais confondre la cohérence d’une œuvre avec la duplication du même est soit une paresse, soit un manque d’acuité du regard. Il est vrai qu’on est habitué dans leur cas à ce type de jugement hâtif puisque nombre de spectateurs, y compris parmi leurs admirateurs, réduisent leur travail à du cinéma social ou militant, faisant d’eux les Ken Loach belges qu’ils ne sont absolument pas.

 

Ainsi, chez les Dardenne, on ne verra jamais comme chez l’Anglais un partage manichéen entre les gentils gens du peuple et les méchants auxiliaires du système capitaliste. Leurs personnages sont plutôt filmés dans les nuances de gris, comme la pauvre Rosetta qui dénonce l’homme qui l’a aidée, la migrante Lorna qui exploite l’addiction de son faux mari à des fins personnelles. Chez eux, les conflits moraux ne se décalquent pas sur les barrières de classes mais les croisent.

 

Dans ce nouveau film, l’impeccable et probe docteur Jenny Davin (Adèle Haenel) morigène excessivement son stagiaire puis refuse d’ouvrir sa porte à un patient parce que l’heure de fermeture est passée. Or, la personne qui a sonné est retrouvée morte quelques minutes plus tard : c’est une jeune Noire sans papiers d’identité.

Se sentant coupable de ce décès et comptable de funérailles dignes, Jenny va enquêter sur cette “fille inconnue” pour sinon trouver les causes de sa mort, au moins dénicher son identité pour qu’elle soit enterrée avec son nom et ne reste pas éternellement anonyme.

 

Tout le talent des Dardenne est là, dans cette façon de parler politique à partir de situations particulières et sans jamais formuler explicitement le grand sujet filigrané dans leur récit. Ainsi, si notre docteur Justice a fermé sa porte au lieu de l’ouvrir, cette question n’est-elle pas celle qui occupe l’Europe et le monde tous les jours à propos des “migrants” ? Une affaire de frontière, de seuil, de dedans-dehors, de souci de l’autre ou d’indifférence.

Et si Jenny Davin tient obstinément à rendre son identité à cette morte, est-ce parce qu’elle est une presque homonyme de Julien Davenne (le personnage de La Chambre verte de Truffaut qui s’occupait aussi des morts) ou est-ce en écho à tous ces morts sans nom des massacres de l’histoire ? Les Dardenne ne le disent jamais mais le suggèrent entre leurs images.

 

Jenny est médecin, pas détective. Pourtant, elle progresse dans son enquête, grâce précisément à l’expertise de son métier : l’écoute des corps, le décryptage de ses mouvements internes. Tous ceux qui sont mêlés de près ou de loin à la mort de la fille inconnue somatisent, et Jenny détecte leurs mensonges à travers un pouls qui s’emballe, une crise de vomissement, une douleur stomacale ou dorsale.

 

Quand la parole est muette ou mensongère, les corps parlent. Cinéastes physiques, depuis toujours extrêmement précis sur les corps, leurs mouvements, leurs vitesses, leurs lourdeurs, leurs positions dans l’espace du plan, les frères fondent ici en un même geste leur principe central de mise en scène et leur dramaturgie. C’est nouveau et c’est brillantissime.

 

Rappelons aussi à l’adresse de ceux qui estiment qu’ils font toujours le même film que les frères ont minutieusement évolué depuis les caméras à l’épaule et les plans de dos de leurs premiers films jusqu’à la caméra posée et au découpage classique de série B ultrasèche de La Fille inconnue.

 

Si le cinéma des Dardenne est à ce point pensé, précis et rigoureux, ce n’est pas pour délivrer un cours théorique sur tableau noir mais pour aboutir aux émotions les plus puissantes sans putasserie. Dans les scènes finales, on a du mal à retenir ses larmes, même si les frères remettent de grands coups de couteau dans le partage trop simpliste entre le bien et le mal.

 

Et, on allait oublier de le hurler : ce film est porté par une Adèle Haenel dardennisée, tranchante comme une lame, pour laquelle on ne trouve pas d’autre qualificatif que géniale

 

Les Inrocks

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