La femme qui est partie

de Lav Diaz

Synopsis

Horacia Somorostro sort de prison en 1997 après avoir passé trente ans derrière les verrous pour un crime qu'elle n'a pas commis. Alors qu'elle retrouve sa fille, Horacia apprend que son mari est mort et que son fils a disparu. Elle comprend rapidement que son ancien amant, le riche Rodrigo Trinidad, fait partie de ceux qui ont conspiré pour la faire arrêter. Trinidad vit désormais reclus chez lui, dans la terreur d'être victime d'un enlèvement. Horacia commence alors à fomenter un plan pour se venger...

Critiques

Si elle sort de prison, c'est parce qu'une détenue — sa meilleure amie —, soudain émue par sa générosité, décide de dire la vérité. Il lui en a fallu du temps : trente ans ! C'est dire que le temps, chez Lav Diaz, est différent du nôtre. Tous ses films durent longtemps : trois heures quarante-cinq pour La femme qui est partie, presque un court métrage par rapport aux neuf heures, superbes, de Death of the land of encantos, en 2007. Nulle coquetterie dans sa démarche mais une volonté : permettre à l'écoulement des jours et à l'immensité de l'espace de s'emparer des personnages pour mieux les conduire insensiblement vers leur destin.

Car ses héros ne maîtrisent rien ni personne. C'est sans le vouloir qu'ils laissent sourdre leur complexité, leur fragilité. Dans Death of the land of encantos, par exemple, c'est après l'avoir côtoyé, observé, écouté, rejeté par moments, puis définitivement adopté qu'on découvre le secret du personnage principal : victime d'un flic à la solde de la dictature... Ici, Horacia, enfin libre, ne songe apparemment qu'à se venger de celui qui a organisé le meurtre dont on l'a accusée. Elle s'installe tout près de chez lui, adopte un nouveau prénom et, déguisée en petit voyou, rôde, la nuit, autour de sa propriété, telle une Uma Thurman vieillissante dans un remake de Kill Bill, de Quentin Tarantino. Mais la compassion est si forte, en elle, qu'elle ne peut s'empêcher d'aider moralement et financièrement, au risque de compromettre sa mission, un pauvre vendeur de « baluts » (1) , droit sorti du Dodes'ka-den d'Akira Kurosawa. Et surtout un jeune travesti, s'offrant aux coups de ses amants d'un soir, qu'elle recueille chez elle, comme le fils chéri, disparu, jadis, dans la jungle des villes et qui n'a jamais donné de nouvelles. Entre eux se noue un mélo sublime, où les blessures s'apaisent dans les larmes et les chansons, et dont le dénouement, prévisible et pourtant surprenant, glisse, soudain, vers un onirisme flamboyant...

 

Comme Dostoïevski (il avait librement adapté Crime et châtiment sous le titre Norte, la fin de l'histoire, en 2013), Lav Diaz cherche à savoir « pourquoi le Mal domine nos âmes », comme dit Horacia, à qui il oppose l'obsédante tentation de la bonté. Lion d'or à Venise en 2016, La femme qui est partie confirme l'importance d'un cinéaste encore méconnu, dont la maîtrise subjugue et dont l'humanité nous transperce. 

 

(1) Prisé aux Philippines, le « balut » est un oeuf de cane, de poule ou de caille incubé (le foetus est formé) cuit à la vapeur. Le bouillon aurait des effets aphrodisiaques.

 

Télérama par Pierre Murat

Ce grand cinéaste philippin séduit avec une fresque romanesque entêtante autour de la vengeance d’une femme sortant de prison.

Grâce au Lion d’or qu’il a remporté à Venise, le Philippin Lav Diaz, auteur d’une quinzaine de longs métrages, commence enfin à exister en Europe. On pourrait être rebuté par la durée du film, mais elle est modérée au regard de la filmographie de Diaz, dont certaines œuvres dépassent les neuf heures. En fait, ici, on a presque l’impression qu’il manque quelque chose malgré ces 3 h 45, ou du moins que le film tourne court. Car après l’accomplissement d’un premier cycle, un autre s’amorce, qui restera en suspens.

 

Cela n’empêche pas le cinéaste d’avoir construit, avec une poignée de personnages, une formidable geste romanesque que la nuit, le noir et blanc, la durée, les plans-séquences nimbent de mystère et rendent plus dense et profonde. Cela s’inspire au départ d’une nouvelle de Tolstoï, “Dieu voit la vérité”. Mais Diaz a surtout utilisé ce texte comme prémices à son récit.

 

Une femme d’un certain âge, Horacia, qui croupit injustement en prison pour meurtre depuis trente ans, est libérée lorsqu’on découvre la vraie coupable. La suite ne figure pas dans la nouvelle de Tolstoï : Horacia part à la recherche de sa famille dispersée, ainsi que du commanditaire du crime. Mais ce cadre vaguement policier n’est qu’un cadre, tout comme le meurtre reste un élément accessoire dans Meurtre d’un bookmaker chinois de Cassavetes.

 

Un film traversé par la croyance

La force vibrante du film surgit par les interstices. Elle naît des interactions banales entre marginaux des bas-fonds qui traînent dehors la nuit et que Horacia fréquente : un bossu, vendeur ambulant de baluts (œufs couvés dont les Philippins sont friands), un transsexuel désespéré, une SDF un peu folle.

 

A l’autre bout du spectre, il y a Rodrigo, gangster riche et protégé, dont Horacia fut jadis la petite amie et à laquelle il a fait porter le chapeau de l’assassinat. Si le film est traversé par la croyance (catholique), s’il joue constamment avec les notions de culpabilité, d’aveu, de rédemption, le plus marquant ce sont ces joutes beckettiennes avec le colporteur et cette relation presque religieuse avec Hollanda, transsexuel christique que l’héroïne sauve de la mort (Horacia, sainte laïque) et avec lequel elle a une attitude quasi maternelle – l’image de la Pietà n’est jamais loin.

 

 

Une cathédrale de la déréliction

Si le contexte social sur lequel Lav Diaz travaille est le même que celui de ses compatriotes Brillante Mendoza ou Lino Brocka, il s’en éloigne par l’intemporalité de son regard (le film est censé se dérouler en 1997), par son sens de la durée, ses dialogues élaborés, son feuilletage romanesque. Bref, par sa dramaturgie.

 

On n’est pas tellement étonné que ce cinéaste soit attiré par la littérature russe (il a également adapté Dostoïevski), la seule à triturer autant l’âme et les tourments moraux, le hiatus entre religieux et profane, sainteté et perdition. Ce cinéma minimaliste qui n’a l’air de rien au premier abord – pas de grands morceaux de bravoure – construit petit à petit une cathédrale de la déréliction au lyrisme inouï.

 

Les inrockuptibles par Vincent Ostria

Le scénario de la Femme qui est partie pourrait être celui d’un film de Lino Brocka (la figure centrale du cinéma philippin des années 70-80, dont on a récemment pu redécouvrir les magnifiques Insiang et Manille), un entrelacs imprévisible de film noir, de mélodrame et de réalisme social. Nous y suivons Horacia (interprétée par la formidable Charo Santos, star eighties devenue magnate des médias et sortie d’une retraite d’un quart de siècle pour l’occasion) retournant dans le monde après avoir passé trente ans en prison pour un crime qu’elle n’a pas commis.

 

Duplicité.

Après avoir constaté la mort de son mari et la disparition inexpliquée de son fils, elle part se venger de l’homme responsable de son malheur. Autour de la riche propriété de ce puissant, elle rencontre des exclus (un vendeur de rue bossu, une folle voyant des démons partout, des orphelins, un travesti suicidaire) dont elle deviendra une sorte d’ange gardien. Comme chez Brocka, tout ce qui relève ici du feuilleton populaire ou du cinéma de genre est un moyen de prendre le pouls d’une société violente et inégalitaire, d’en explorer les bas-fonds tout en prenant le parti de ceux qui se débattent. Loin de tout manichéisme, chaque personnage possède sa part de secret, de duplicité (à l’image d’Horacia qui, du jour à la nuit, change d’aspect et quasiment de personnalité), ce qui confère au film une extraordinaire densité romanesque. Mais là où Brocka réalisait des films nerveux et brutaux, Diaz prend son temps. Un temps, disons-le tout de suite, qui ne se leste d’aucun ennui malgré la durée du film (3 h 46). Un temps consistant à restituer très concrètement les lieux, leurs différents reliefs et rythmes, et à y offrir une place aux personnages. Les plans sont d’une somptuosité étrange qui n’a rien d’esthétisant : le cinéaste ne cherche pas à embellir mais il tient à trouver la beauté là où elle se niche, souvent dans une lumière ou une perspective troublante offerte par la profondeur de champ.

 

Interstices.

Si tous ses plans donnent le sentiment d’avoir un cadre et une durée parfaitement justes, c’est aussi par leur façon d’accueillir les personnages, de leur ouvrir un espace, de leur ménager comme un refuge. C’est comme si la réalisation répondait à la noirceur du scénario par une forme d’apaisement dans des cadres où les êtres existent bien au-delà de l’accablement que leur fait subir leur condition. Diaz maintient la violence hors champ, préférant ce qui se passe avant ou après, les pauses, les attentes, les convalescences, comme s’il se tenait aux interstices de toutes ces tragédies. La violence est à la fois partout et nulle part, comme en suspension dans l’air, et éclatant souvent de façon décalée : tous peuvent être assassins ou victimes, les rôles s’échangent.

 

Dans ces plans toujours larges, les personnages ont tous une tenue et une façon de se mouvoir traduisant sensiblement leurs états et donnant une intensité théâtrale à ce microcosme réaliste (en cela, on pense parfois à Akira Kurosawa). Les plus accablés (le bossu, la folle, le travesti) semblent constamment empêchés de se tenir droit, leurs corps se caractérisant par un déséquilibre qui les fait osciller entre la chute, l’ivresse et la danse. Horacia se maintient au contraire toujours les deux pieds bien ancrés au sol, dans la rigidité de celle qui attend son heure pour se déployer. Et c’est d’abord dans cette façon de se tenir que résident à la fois sa dignité et son incapacité à revivre enfin. En ce sens, la chorégraphie du dernier plan (dont nous ne dirons rien) est particulièrement bouleversante.

 

Libération par Marcos Uzal

Star dans les années 80, l’actrice Charo Santos n’avait pas tourné depuis vingt-cinq ans. 

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