Kalo Pothi, un village au Népal

de Min Bahadur Bham

Synopsis

En 2011, dans un petit village du nord du Népal qui a longtemps été déchiré par la guerre, malgré leurs différentes caste et origine sociale, les petits Prakash et Kiran sont inséparables. Ils décident d'élever une poule que la soeur de Prakash lui a donnée, dans l'espoir de gagner de l'argent en vendant les oeufs. Mais un jour, la poule disparaît. Pour la retrouver, ils partent en voyage, inconscients de la tyrannie amenée par le fragile cessez-le-feu.

Critiques

Sur le papier, Kalo Pothi, un village au Népal semble rassembler tous les ingrédients du film world pensé dans le strict objectif de séduire un public occidental en mal d’exotisme cinématographique : le Népal, pays pauvre à l’époustouflante beauté pour garantir le dépaysement, deux enfants pour incarner les personnages principaux afin d’attendrir les adultes, un histoire de poule volée prétexte à quelques péripéties rocambolesques où se côtoient absurde et tragédie, etc. Coproduction allemande, française et suisse, le premier film de Min Bahadur Bham à être distribué par chez nous ne se limite pas pour autant à nous raconter une histoire qui irait chercher sa joliesse dans le pittoresque digne de ses personnages. Dès les premiers plans, on comprend même que le réalisateur ne cherche pas à forcer l’emphase pour les habitants de ce petit village népalais, préférant au naturalisme habituellement de circonstance un décalage qui fixe chaque scène et ses protagonistes dans un décor étrangement atemporel. Cela se traduit par exemple par de multiples mais discrets travellings avant qui amènent subtilement le spectateur à pénétrer chaque scène dont l’arrière-plan semble étrangement figé. Par exemple, lors d’une représentation organisée par de jeunes maoïstes sur la place du village, la mise en scène distingue deux jeunes personnages (un frère et une sœur) qui parlent et bougent au sein d’un groupe d’individus dont le statisme n’a rien de naturel si ce n’est qu’il figure l’incapacité de la communauté villageoise à s’accorder aux bouleversement politiques de l’époque. Et pourtant, loin du bruit de la guerre civile et de la lutte pour le pouvoir qui s’orchestre dans la grande ville et un peu partout dans le pays, c’est bien ce dont il est essentiellement question dans Kalo Pothi, un village au Népal : les conflits qui ont secoué le pays entre 1996 et 2006, allant jusqu’à la mise en place d’un système de castes censé séparer les individus, et qui redétermine désormais les repères des Népalais, forcés de s’accommoder d’une présence militaire permanente.

 

La quête inconsciente

 

C’est dans ce contexte troublé que Prakash et Kiran, deux jeunes amis inséparables en dépit de leur nouvelle différence de castes, se mettent en tête de retrouver une poule qui leur a été volée et dont la production d’œufs est censée assurer le financement de leurs études. Aussi attendrissante soit l’histoire et nobles les intentions (comment ne pas se mettre du côté des enfants lorsqu’on nous dit que le fruit de leurs efforts est censé leur garantir un meilleur accès à l’éducation ?), le réalisateur joue habilement de ce différentiel d’enjeux pour ramener le conflit national et la fragilité du cessez-le-feu à son absurdité tragique la plus totale. Se heurtant continuellement à la mauvaise foi des adultes ou à leur incapacité à s’accorder avec la réalité du pays, Prakash et Kiran opposent l’horizontalité à la verticalité : en effet, ils n’ont pas d’autres choix que de tracer un chemin transversal, à contre-courant de tout ce système en vase clos qui fige chacun dans une lecture monolithique des images. La recherche de cette poule devient alors un leitmotiv dérisoire, la résolution de l’enjeu s’effaçant même progressivement devant l’ampleur de l’arrière-plan qui grignote insidieusement tous les repères. À ce titre, l’une des scènes les plus marquantes reste très certainement celle où les deux enfants, lancés à travers la forêt, sont pris en embuscade lors d’un affrontement armé : afin de ne pas se faire abattre eux aussi comme des lapins, ils se couchent parmi les soldats morts et se badigeonnent le visage du sang des victimes. À ce moment précis, si l’innocence devait être un qualificatif pour parler de l’enfance, celle-ci semble avoir définitivement volé en éclats puisque la mort devient prétexte au (sur)jeu : l’un des enfants révulse d’ailleurs exagérément les yeux comme s’il était l’acteur inexpérimenté d’un film de guerre en train de se jouer et dans lequel on lui aurait demandé de figurer. La quête de cette poule volée, qui ressemblait jusqu’ici à une farce villageoise, prend alors les atours d’une troublante mise en abîme : la petite histoire s’emboîte dans la grande, poreuse et pourtant bien distincte. Il fait peu de doute que c’est justement dans le détail de cette communion, dans cette manière de rendre compte, au simple détour d’un sentier, de l’expérience traumatisante de la vision de la guerre sans pour autant tomber dans l’humanisme béat et de bonne conscience, que Kalo Pothi, un village au Népal tire sa plus belle force.

 

Critikat / par  Clément Graminiès

« Kalo Pothi » veut dire « Poule noire » en népalais. Sans doute ne le saviez vous pas, moi non plus. Comme ni moi ni la quasi-totalité des spectateurs français (européens, occidentaux, non-Népalais…) ne savent grand chose de ce pays, hormis une poignée de clichés surnageant de l’ère baba-cool, ou les bribes d’information lorsque que s’abat sur le pays une catastrophe majeure comme les tremblements de terre de 2015.

 

De ce pays, le cinéma n’a jusqu’à présent presque rien montré, en tout cas qui ait circulé dans nos contrées (hormis Himalaya : l’enfance d’un chef d’Eric Vialli). Découvrir ainsi grâce à l’ambassade d’une poule noire un monde, des paysages – ni baba-cool, ni seulement himalayens – des comportements, des rapports entre des gens, simplement des visages et des voix auxquels on n’est en rien accoutumés, est une sorte d’aventure du regard et de l’esprit, une promesse que le premier long métrage de Min Bahadur Bham tient entièrement.

 

Fautes de repères sûrs, on cherche instinctivement des rapprochements, et celui qui vient le plus vite à l’esprit est, même s’il s’agit d’une histoire d’enfant dans le sous-continent indien, moins Pather Panchali de Satyajit Ray que Où est la maison de mon ami ? d’Abbas Kiarostami.

 

Dans le village où se situe la plus grande partie du film, l’amitié entre les deux garçons d’une dizaine d’années et leur quête obstinée, vitale malgré son apparente trivialité, ici la possession d’une poule, puis la volonté de la récupérer à tout prix quand ils en ont été dépossédés, apparaît comme un prétexte à la fois ludique, poétique et très concret à une parabole où péripéties et morale essentielle cheminent de concert – là on est plutôt du coté de Mark Twain ou de Stevenson.

 

Et c’est bien cela, mais aussi bien davantage. Car le roman initiatique, la découverte du monde à travers les choix de courage, de fidélité, de compréhension des rapports entre les gens et avec les choses, est redéfini par deux grandes lignes de fracture. Le conte prend en charge l’état de la société réelle, et celui du pays au moment où se situe l’action. La première ligne de fracture concerne la division de cette société rurale en castes, et les règles rigoureuses, à l’occasion brutales, qui définissent les relations au sein de la communauté.

 

La deuxième ligne fracture est rien moins que la guerre civile qui alors fait rage au Népal, opposant armée royaliste et guérilla maoïste, avec exactions de part et d’autres, violence prête à exploser pour des raisons où souvent rôde l’absurde et le ridicule, pas moins sanguinaires.

 

Il y a quelque chose de miraculeux dans la manière dont le réalisateur réussit à inscrire son récit enfantin dans ce double contexte, avec une assurance tranquille, sans effets de manche ni raccourci simplificateur. Tout compte dans cette histoire, qui est à la fois la « grande histoire » et la petite. Et tout peut trouver sa place et sa dynamique, grâce à la manière d’accompagner d’un regard juste, jamais aguicheur ni utilitariste, les jeunes interprètes, ou les autres protagonistes, familles et autres villageois. Grâce aussi à une façon retenue, non démonstrative, d’utiliser les décors, dont les paysages splendides de la région.

 

C’est cette cosmologie modeste et ferme qui permet au film de prendre finalement un élan vers d’autres contrées, d’autres types de récit, une autre tonalité. Par les bois et les montagnes, par les rêves et les imaginaires, Kalo Pothi en suivant son chemin se transforme au cours de sa dernière partie. Avec cette même apparente simplicité de l’évidence du conte, il se réinvente, et s’envole.

 

 

http://blog.slate.fr/ / par Jean-Michel Frodon 

 

L’ORIGINE DE L’HISTOIRE

L’histoire du film est issue de mes souvenirs d’enfance. J’ai été particulièrement marqué par le système des castes et les différences sociales qui en découlent, ainsi que par la longue guerre civile népalaise qui a ravagé le pays entre 1996 et 2006. Avec mon meilleur ami de l’époque, nous avions le rêve d’élever une poule que nous avions trouvé dans une maison,

mais il m’était interdit de jouer avec lui car il était d’une caste inférieure. Ce souvenir m’a longtemps hanté et a inspiré le scénario de mon film. 

 

TOURNER AU NEPAL

Nous avons tourné dans l’une des régions les plus reculées du Népal, où 80% des gens sont illettrés et l’espérance de vie ne dépasse pas 46 ans ! La population de cette région vit comme au 18è siècle...

De plus, cette région est très peu accessible, ce qui nous a obligé parfois à marcher pendant 5 jours consécutifs pour rejoindre des lieux de tournage, avec très peu de nourriture et d’eau pour l’équipe.

Le tournage a été particulièrement difficile à l’approche des festivités de Dashain, qui mobilisent une grande partie de la population à travers tous le pays : on devait alors s’arrêter régulièrement suite aux différentes cérémonies culturelles et religieuses dans les villages. Cette période correspondait également à l’époque des récoltes et beaucoup de villageois devaient se rendre aux champs : il était alors difficile de trouver des figurants.

Quant au tournage dans le Parc National, il a été rendu difficile par la Police et le parti maoïste qui nous mettaient des bâtons dans les roues.

 

LES VILLAGEOIS

La plupart des villageois n’avait jamais vu de films de leur vie et a découvert à notre arrivée ce qu’était un tournage. Au début, ils étaient un peu craintifs, mais en même temps excités de nous accueillir dans leur village.

Nous avons rencontré 900 enfants dans 17 villages différents pour sélectionner les deux garçons qui tiennent le rôle des jeunes amis…

 

L’IMAGE

Avec le chef opérateur kazakh Aziz Zhambakiyev (chef opérateur de Leçons d’harmonie de Emir Baigazin), il était important pour nous de ne pas appuyer le côté esthétisant des paysages magnifiques qui nous entouraient, mais de penser l’image au service de l’histoire.

LA GUERRE CIVILE AU NÉPAL

La guerre civile népalaise débute en 1996. Cette insurrection lancée par le Parti communiste du Népal (Maoïste) a pour but l'abolition de la monarchie qualifiée de corrompue et l'instauration d'un régime communiste. Les maoïstes parviennent à contrôler de larges portions du territoire népalais et annoncent la création d'un « gouvernement du peuple » temporaire afin de remplacer les bureaux locaux de l'Administration auxquels ils s'attaquent régulièrement. Malgré leur prétention à défendre les intérêts du peuple, les maoïstes sont accusés de s'approprier les biens appartenant à des familles paysannes, de recruter de force des enfants-soldats, d'extorquer de l'argent à des entrepreneurs, d'imposer des « taxes révolutionnaires », de procéder à des enlèvements et de s'adonner à la pratique de mauvais traitements à l'égard des personnes enlevées.

Ces mêmes organisations accusent en même temps l'Armée royale de recourir à la torture et aux mauvais traitements à l'endroit des personnes « capturées » dans le cadre de leurs opérations de lutte contre la guérilla. La guerre civile a fait près de 13 000 morts. 100 000 à 150 000 personnes ont également fui les zones de conflits vers d'autres régions, principalement vers la capitale Katmandou.

Un accord de paix entre le Gouvernement et le Parti communiste du Népal est signé le 21 novembre 2006. Le Gouvernement et les maoïstes font appel à l'ONU pour superviser le contrôle des armes et apporter son soutien à la préparation des élections pour la formation de l'Assemblée constituante. Un nouveau Gouvernement provisoire est constitué le 1er avril 2007.

Le 28 mai 2008 est proclamée l'abolition de la monarchie et son remplacement par une « République démocratique fédérale ».

(source Wikipedia)

BIOGRAPHIE DU RÉALISATEUR

Min Bahadur Bham est né en 1984 au Népal. Diplômé en littérature et cinéma, il est également titulaire d’une maîtrise en philosophie bouddhiste et en sciences politiques.

En 2012, il réalise un court-métrage The Flute présenté à la Mostra de Venise. Kalo Pothi, un village au Népal est son premier long-métrage et le premier long-métrage népalais sélectionné à la Mostra de Venise où il a été aussi récompensé par le prix de la Semaine de la Critique.

Min Bahadur Bham est président de la Independent Film Society Of Népal, et il est professeur adjoint à l’Université Népalaise d’études cinématographiques. Il a fondé la société de production Shooney Films qui produit des films de cinéastes népalais.

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