Hill of Freedom

de Hong Sangsoo

Synopsis

Mori, un jeune japonais, se rend à Séoul afin de retrouver la femme qu'il aime. Or celle-ci est absente. Attendant son retour, il s'installe dans une chambre d'hôtes et y fait différentes rencontres.

Critiques


"C’est tout le film, en fait, qui semble fait de ces deux matériaux : le plus ingrat et le plus mélodieux, le plus prosaïque et le plus évocateur, le plus simple et le plus composé, le plus terrestre et le plus aérien – tendu vers la possibilité de les faire sinon se confondre, du moins se rapprocher. "


Florence Maillard - Cahiers du Cinéma




Mori, qui est japonais, s'installe quelques temps à Séoul pour y retrouver la femme qu'il aime. Sur place, il lui écrit une lettre qu'il dépose à un endroit où il est sûr qu'elle la trouvera. Il y a trois ans, In another country se présentait comme le fruit de l'imaginaire d'une jeune fille qui, en vacances avec sa mère, gribouillait des petits scénarios. Hill of Freedom prolonge en quelque sorte ce principe, en l'amplifiant. La jeune femme récupère la lettre et, bouleversée, la laisse glisser de ses mains, éparpillant dans un escalier les nombreux feuillets ; elle les ramasse dans le désordre, égarant  une page derrière elle. Ce petit tas de feuilles mélangées que lit la jeune femme, c'est le film, narrant ainsi dans le désordre le séjour de Mori à Séoul, et laissant imaginer le contenu du feuillet égaré.  Avec cet artifice, qui n'a rien d'une coquetterie, Hong Sang-soo poursuit un geste esquissé depuis quelques films, une sorte d'idéal qui consisterait à faire des films légers comme du papier, à vider son cinéma pour n'en garder plus que l'essentiel, comme on délesterait une montgolfière pour la faire monter encore plus haut. C'est une étape de plus sur la voie d'une radicale épure : le film ne semble se préoccuper que de recueillir en son sein une forme de douceur lactée (sa lumière va dans ce sens), d'apaisement atone. Le désordre du récit contribue à nous faire sentir une succession de purs présents, de saynètes qu'on pourrait presque réduire à trois petites vignettes de bande dessinée.  Et cette recherche du pur présent se double du fait que Mori, tout comme le héros de Night and Day,  est dans l'attente de quelque chose qui ne vient pas et qui l'astreint à ce type d'errance forcée qui est le propre de tous les films d'Hong Sang-soo. La géographie elle-même se resserre, limitée à un petit circuit, une petite promenade : Mori fait des allers et venues entre le « Hill of freedom », qui est un petit café, sa chambre d'hôte, et quelques restaurants du coin. C'est le doux confort touristique garanti par HSS : tout doit toujours pouvoir se faire à pieds. D'où la petite ritournelle de Mori,  petit animal qui marque son territoire,  façon, là encore, de resserrer le film, de le figer sur une petite parcelle, de littéralement coincer son héros dans un éternel retour géographique et temporel qui pourrait être cauchemardesque mais qui a tout d'un rêve.  HSS fait, en cela, un pas de plus vers une forme de tabula rasa onirique, que suggérait déjà In another country. On n'est plus très loin du conte de fée : on croise un chien qui s'appelle Rêve, un livre intitulé « Time », une fille très grande (celle qui jouait Haewon) et son père très petit, ne manquent qu'un château fort et un crapaud. Tout se réduit à une unique caractéristique, comme dans un grand imagier d'enfants (on repense ici au phare d'In another country). Le langage aussi se plie à cette ligne claire, et dans son dénuement, dans son économie, il touche à quelque chose d'irréel. HSS a trouvé un rêveur idéal dans cette figure du touriste penaud, qui s'adresse aux autres dans un anglais d'emprunt que personne ne maîtrise parfaitement. Les dialogues en sont quasiment réduits à une fonction purement phatique : le contenu de la parole importe peu, seules compte l'adresse, la reconnaissance mutuelle des interlocuteurs, l'hospitalité du langage qui va de pair avec le fait que Hong Sang-soo ne recourt jamais au champ-contrechamp pour filmer deux personnages qui parlent, parce qu'il lui faut l'épaisseur de l'air entre les deux corps, parce que le montage supprimerait la dimension charnelle et conviviale des échanges.  Cette sensualité, on oublie souvent de la souligner, mais elle est pourtant une caractéristique essentielle du cinéma de Hong Sang-soo, cinéaste qui, pour être sensuel, doit être fondamentalement matérialiste : chair de la nourriture, peau légèrement suintante des acteurs, sommeil. Dans son extrême dénuement, Hill of Freedom nous rappelle que le cinéma de HSS, s'il peut être un cinéma de la fatigue, est aussi un cinéma de la jouissance régénératrice, qui envisage ses héros comme des plantes qui respireraient, ingurgiteraient tout ce qui se trouve de comestibles autour d'eux, tout ce que des êtres hospitaliers peuvent leur apporter.  Cette hospitalité vient combler adéquatement l'attente de Mori, qui cherche une femme et finit par en trouver une autre : la tenancière du « Hill of freedom » qui ne cesse de lui offrir des consommations. Lorsque la propriétaire des chambres d'hôte demande à Mori comment il sait quand il est heureux, celui-ci lui répond que regarder une fleur quelques minutes lui fait oublier tout le reste – qui il est, ce qu'il a fait dans le passé, de quoi est fait le monde. La fleur le fait se sentir complètement en sécurité. Hill of freedom regorge de ces moments de réconfortante surdité au monde. Par exemple lorsque HSS filme la tenancière du café et Mori au lit, dans un décor entièrement blanc et une lumière lactescente : derrière la jeune femme, un doudou en forme de lapin est coincé entre le lit et le mur, comme si celle-ci avait échangé une peluche pour un homme. Le plan est d'une infinie douceur, on y reconnaît tout le bonheur immobile qu'un héros peut trouver chez HSS, même si ce n'est pas avec la femme qu'il cherchait, et même si la stupeur du réveil – la fin le démontrera -  menace toujours le rêveur.


Murielle Joudet - Chronic'Art.com


Extrait du dossier de presse

Un film après l'autre, le petit monde d'Hong Sangsoo nous ramène à une géographie familière et mélancolique, et plus obliquement peut-être, à une manière de négociation avec le journal intime et l'autobiographie que le cinéaste détournerait au profit de ses fictions. Nos retrouvailles avec ce monde, alimentées par une cadence régulière d'un ou deux films par an, n'ordonne d'autre forme de connivence que le plaisir réitéré que nous prenons à ces miniatures géniales de la vie ordinaire. Chez Hong Sangsoo, les choses et les êtres sont déjà là avant que le film ne commence, et on s'active en cuisine avant même qu'on ne prenne place à table. La limpidité du style rappelle à cette antériorité des présences que le film accueille en les faisant bientôt danser selon des lois qui nous empêchent de prendre trop d'avance sur des personnages qui, tout Coréens qu'ils sont, nous ressemblent bien depuis l'autre bout du monde. On leur emboîte tout naturellement le pas jusqu'à l'enseigne la plus proche, là où le soju est servi, précipitant l'heure incertaine des rencontres et des séparations, des chassés-croisés entre vérités et mensonges. Les films d'Hong Sangsoo n'ont d'autre mouvement dramatique que celui des négociations complexes qu'engagent les personnages avec eux-mêmes et l'ordre des choses qui les entoure. De ce point de vue, ils semblent cheminer dans leur propre vie comme on avance en territoire étranger risquant dans la proximité construite avec leur entourage qu'elle devienne le théâtre de désordres affectifs et sentimentaux les plus troublants.

Après un Coréen à Paris (Night and Day), une Française à Séoul (In Another Country) , c'est dans Hill of Freedom un Japonais, Mori, qui s'avance avec le désir de renouer avec un amour perdu de vue en Corée, Kwon. L'anglais sert de passerelle entre les personnages du film et si tous parlent avec un certain aplomb cette même langue dans une version simplifiée, elle n'en devient pas moins ironiquement source de quelques incompréhensions. Mais avant  d'être un film parlé, Hill of Freedom (énigmatique nom d'un café) consiste en un paquet de lettres envoyées par Mori à Kwon. C'est le désordre provoqué par leur chute au sol qui ordonne à Kwon un nouvel ordre de lecture et au film sa chronologie accidentée. Chez Hong Sangsoo, ah ah ah ! on sait que le hasard a toutes les manières de bien faire les choses.

On a régulièrement et avec justesse souligné l'affinité reliant Hong Sangsoo à Rohmer, et  sans doute aussi à Ozu (pour l'épure) et Eustache (pour ses glissements subtils entre trivial et morale). Mais la manière des derniers

films, dont Hill of Freedom signe un nouvel accomplissement, incite à regarder un peu ailleurs, tant du coté de la peinture, à cet endroit où l'on dispose le petit atelier du film comme d'autres (Degas) venait poser le chevalet en faisant varier les échelles de la perception répétée des choses, que de la musique où les tonalités dramatiques jouent des couleurs de saison et du temps comme de la réalité incertaine des sentiments. Entre la palette et la partition, le montage et le zoom redoubleraient les gestes de la baguette et du pinceau impressionniste, et le cinéma d'Hong Sangsoo déposerait l'idée de synthèse entre les arts pour lui substituer les beautés troublantes du côtoiement, du frôlement ou de la rencontre comme elles se réalisent dans ces vies ordinaires filmées entre plein air et musique de chambre. Notre Sunhi avait des airs de pop song douce amère, Hill of Freedom emprunte peut-être à l'art de la fugue tant Mori venu renouer avec Kwon semble vouloir la chercher plutôt que la trouver.

Et si nous savons comme disait l'autre que « le bonheur n'est pas gai », les films d'Hong Sangsoo ont de grâce essentielle et salutaire qu'ils chuchotent élégamment dans le creux de notre oreille que ce n'est pas bien grave de faire du cinéma. On comprendra de suite pourquoi il nous importe autant de voir cette colline de la liberté s'élever, depuis ses 66 minutes seulement, aussi haut.


Jérôme BARON - Délégué général et directeur artistique du Festival des 3 Continents à Nantes

Hill of Freedom a remporté la Montgolfière d’Or lors de l’édition 2014.

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