Adieu Mandalay

de Midi Z

Synopsis

Liangqing et Guo, deux jeunes birmans, émigrent clandestinement en Thaïlande. Le jeune couple ne partage pas les mêmes ambitions : si Guo veut gagner assez d’argent pour retourner en Birmanie, Liangqing est prête à tout pour obtenir un visa de travail et échapper à sa condition.

Critiques

DES LARMES SOUS LA PLUIE, par Olivia Cooper Hadjian

 

Une rivière calme. Un drapeau jaune, vert et rouge orné d’une étoile blanche flotte de l’autre côté. Un bateau pneumatique apparaît, se rapproche et débarque une passagère. Après avoir payé sa course, elle monte en silence sur une moto qui l’attendait. Le chauffeur démarre.

Le premier plan du nouveau film de Midi Z est caractéristique de son approche sobre du tragique et de sa concision narrative. En traversant cette rivière, c’est son pays que la passagère a quitté – comme on le comprendra plus ou moins vite, elle arrive en Thaïlande depuis la Birmanie. Liangqing rencontrera en chemin le galant Guo, avant d’arriver chez des compatriotes qui la guideront tant bien que mal dans son nouvel environnement – même ici, trouver du travail devient de plus en plus difficile.

 

À seulement 34 ans, le cinéaste birman exilé à Taiwan Midi Z a déjà réalisé six longs métrages documentaires et de fiction qui ont connu une certaine reconnaissance dans les festivals internationaux (et même aux Oscars), à défaut de bénéficier de sorties en salles. La maîtrise et l’intelligence qui caractérisent Adieu Mandalay ne tombent donc pas tout à fait du ciel. Inspiré d’un faits divers auquel Midi Z fut confronté dans son enfance ainsi que de sa propre expérience de l’exil, ce nouvel opus est également le fruit d’un long travail d’enquête auprès de travailleurs immigrés en Thaïlande. Si le film est réaliste, on n’y trouvera pas ces plans tournés caméra à l’épaule qui cherchent à exprimer de façon épidermique la précarité des vies racontées. Le réalisme de Midi Z, plus profond voire abstrait, n’est pas incompatible avec la stylisation. Il s’appuie sur une caméra placide, des plans qui durent, et surtout une sécheresse narrative peu commune. Grâce à celle-ci, le film a tout d’une mécanique implacable et pourtant rien d’une démonstration. Si elle a trait à une forme d’efficacité – le film est exempt de digressions et chaque scène joue un rôle dramatique précis –, elle relève surtout d’une recherche d’authenticité : en se concentrant sur des actes fonctionnels et en laissant en arrière-plan le caractère affectif des relations entre les personnages, Midi Z nous plonge dans des existences dont l’enjeu est la survie. Pas de surenchère dramatique, donc, mais un usage de la répétition – de transactions financières, de paroles de rigueur – qui rend compte d’un quotidien appauvri, tout entier tendu vers un avenir que l’on espère meilleur. Dans la jungle ici dépeinte, les sentiments sont avant tout des obstacles. Si vice il y a, cependant, celui-ci reste toujours anonyme. Il ne trouve jamais son origine dans les personnages eux-mêmes, mais dans des situations qui débordent toute volonté individuelle.

 

Paroles muettes

Après s’être vue refuser un poste de vendeuse, réservé à celles qui ont un permis de travail, Liangqing se trouve contrainte de faire la plonge dans un restaurant tenu par des Birmans. Les circonstances et l’insistance de Guo la pousseront par la suite à quitter la ville pour aller travailler dans une usine, où, dès son arrivée, elle se verra attribuer un numéro, première étape du processus d’effacement de soi requis, semble-t-il, pour réussir dans la clandestinité. Tout au long de ce récit, les paroles échangées sont réduites au strict minimum et jamais les personnages ne se confient plus qu’il ne leur est nécessaire, mais cette distance n’empêche pas l’intensité émotionnelle. Grâce, d’abord, aux interprètes qui font admirablement exister la bienveillance équivoque de Guo (Kai Ko) et la détermination inébranlable de Liangqing, magnifique personnage oscillant entre opacité et transparence (Wu Ke-xi, actrice fétiche du réalisateur). Grâce, surtout, à la façon dont Midi Z fait parler les images. Dans la voiture qui conduit Liangqing à Bangkok, la coexistence dans le plan d’un mouvement vers l’avant et d’un mouvement contraire, vu dans le rétroviseur, est la métaphore parfaite du sentiment d’attraction-répulsion qu’inspire un pays où la jeune femme espère se réaliser mais où son identité sera mise en péril, et de ce départ qui n’en est pas tout à fait un, puisqu’il est aussi motivé par le souci d’améliorer la condition de qui sont restés – l’argent gagné à l’étranger leur étant immédiatement envoyé. Et lorsque la figure de Liangqing est brouillée par une trame de fils qu’elle manipule, c’est toute l’ambiguïté de sa situation, maîtrisée autant que possible mais néanmoins inextricable, qui nous saute à la figure.

«ADIEU MANDALAY», OISEAUX D’EXIL

 

Le quatrième long métrage du réalisateur taïwanais d’origine birmane Midi Z, son premier à sortir en France, relate avec grâce et lucidité les difficultés que rencontre un jeune couple du Myanmar clandestinement passé en Thaïlande.

 

Depuis le coup d’Etat survenu en mai 2014 et l’instauration de la loi martiale par la junte militaire, la situation des travailleurs illégaux en Thaïlande, déjà pas brillante, s’est considérablement dégradée. Des expulsions massives de clandestins et une traque plus fervente des trafics humains participent de la volonté du gouvernement de compresser la zone grise de l’économie informelle avec ses travailleurs-esclaves (enfants inclus) arrivant essentiellement des pays voisins, Laos, Cambodge et Myanmar.

 

Adieu Mandalay raconte l’arrivée en Thaïlande, à Bangkok, de deux Birmans, une jeune femme, Liangqing (Wu Ke-Xi), rejoignant sa sœur déjà exilée, et un soldat fraîchement démobilisé, Guo (Kai Ko). Leur rencontre a lieu dans l’espace peu romantique de la voiture d’un passeur. Farouchement indépendante, elle veut se débrouiller seule mais s’aperçoit vite que les choses seront plus compliquées qu’elle ne l’avait cru car, pour se faire embaucher, il faut désormais avoir des papiers d’identité.

 

Lui l’attire dans une usine de textile détenue par un patron d’origine birmane : l’entreprise fonctionne en système clos, les ouvriers sont débaptisés (on les nomme par un numéro), ils triment, mangent, dorment sur place, dépensant dans l’échoppe de l’atelier une partie de leur paie (reversant donc ainsi directement au patron ce qu’il vient chichement de leur donner). L’amour de Liangqing et Guo est loin d’être torride, c’est une idylle sans mots ni trop de gestes que tiraillent et usent les angoisses de la précarité. Elle est obnubilée par l’obtention de faux papiers, lui n’y croit pas trop, tout en la suivant dans des démarches d’approches d’intercesseurs en rase campagne qui savent graisser la patte d’administratifs assermentés mais corrompus, comme le sont les flics et toute personne détentrice d’une parcelle de pouvoir.

 

Le film n’est jamais misérabiliste ou mélodramatique (on peut à cet égard en regretter le dénouement en forme de coup de force scénaristique inutile). Il contemple avec une grande douceur et maîtrise des enjeux la lutte sans cesse remise en chantier pour conjurer le mauvais sort, trouver l’imperceptible brèche qui permettra d’échapper à la succession des jours tristes. Liangqing prend tant de risques que l’on a peur pour elle - et cette peur nous oblige à la suivre au bord du gouffre sur un sentier qui sinue entre espoir et désarroi, sentiment fugace de tenir le bon bout puis de tout perdre en un refus.

 

Le cinéaste taïwanais d’origine birmane Midi Z fait de la migration le sujet principal de ses fictions tels Ice Poison (une femme birmane essaie de retrouver son mari et ses enfants qui vivent en Chine) ou Return to Burma (le retour au village natal d’un ouvrier birman installé à Taiwan). Il connaît intimement les tourments des franchissements de frontières, des identités sociale et géographique constamment errantes (lire ci-contre).

 

L’ouverture de la Birmanie avec la transition démocratique n’a pas tari le flux des candidats au départ vers l’étranger, bien au contraire. Le trafic humain structure même depuis longtemps une partie de la prospérité thaïlandaise. Le film montre à quel point tout est organisé pour accueillir, employer et «insécuriser» au maximum ces travailleurs sans papiers qui doivent manœuvrer sur un terrain informel et négocier avec des opportunités louches.

 

Adieu Mandalay est jalonné de scènes où les liasses de billets transitent d’une main à l’autre selon un circuit où la valeur de chaque billet gagné se perd dans le vaste réseau d’une économie sacrificielle. La lente brûlure du film est comme la résurgence inespérée de ce qui fit les grandes heures de la nouvelle vague taïwanaise des années 80 et 90. Protégé de Hou Hsiao-hsien, Midi Z prépare actuellement un nouveau film de fiction et un documentaire, désormais coproduit par la France.

 

Libération

Rencontre avec le réalisateur :

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